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Secret de Famille

author01 Francis Hop 18 septembre 2016 Lecture 9 minutes

Flowers

Il fait bon, ce mercredi 17 septembre 1930 de voir la maison comme en plein jour, car aujourd'hui se fête l'anniversaire de mes neuf printemps. Papa a fait installer ces petites lampes à la lumière brillante, qui, d'un mouvement de doigt, s'allument à distance. Quel émerveillement ! Une ampoule de quarante watts dans la salle et une de 15 dans les chambres. Papa, Charles, conseiller municipal a donné de la voix afin de faire venir à Malakoff, via Plaintel l'électricité.
- Pourquoi pas Malakoff? N'oubliez pas messieurs que Châteaulin a été dès 1887, la troisième en France, et première cité bretonne, à s'éclairer aux ampoules électriques. Quand Paris l'attendait encore...
Un frisson d'approbation parcourut l'assemblée : Paris après Châteaulin. Quel symbole ! Le maire, Louis Pouligo reprend la direction du débat :
- Et où qu'c'est-y qu'on va aller la chercher cette électricité?
- C'est Saint-Brieuc qui va nous l'amener.
- Pourquoi pas. Mais à combien va s'élever la facture, parce qu'il va bien falloir payer et le budget communal est déjà trop déficitaire.
- Pas un sou.
- Ah bon. En cette hypothèse, monsieur Charles Dumoulin, veuillez avoir l'amabilité d'expliquer au conseil municipal, pourquoi Saint-Brieuc ferait un tel cadeau à Plaintel.
- L'alimentation en eau potable de la ville de St-Brieuc a nécessité la captation d'eau à Plaintel. Elle est amenée à Ploufragan jusqu'à l'usine de traitement des eaux construite au château-Bily. Nous avons laissé faire sans demander aucune indemnité. Aujourd'hui, il est de bon ton que Saint-Brieuc fasse de même vis-à-vis de nous, en ce qui concerne le raccordement au réseau d'électricité.
Une première au conseil municipal : Les royalistes ont applaudi à tout rompre le seul conseiller républicain de l'assemblée.

Subsista la rumeur qui disait que l'électricité tuait les vaches et mettait le feu. Les voisins disaient :

"Mais combien qu'ça va couter? On ne la voit pas, "ils" vont pouvoir faire le tarif qu'ils veulent."
Quoi qu'il en soit, ce soir papa a gagné : La fée électricité est parmi nous.

   De l'autre côté de la table, mes trois frères, Jean, Raymond et Yves attendent l'ouverture du couteau de papa pour tremper, face à eux, leur cuillère dans l'assiette emplie d'une bonne soupe épaisse et fumante, agrémentée de quelques lardons. En bout de banc, l'assiette du voyageur égaré. À l'opposé, les trois filles attendent de même : Huguette, Odette et moi, Adrienne.
La nouvelle femme de mon père se trouve placée face à lui. Cet homme qui en impose à tous de par sa stature et son bon sens. Je sursaute lorsque le heurtoir sur la porte se fait entendre :

Bling!
Comme à son habitude mon père lance de sa voix forte et posée :
- Qui que tu sois, entre et sois le bienvenu.
- Bien le bonsoir bonnes gens, réplique en entrant un homme de petite taille, rondelet, au visage jovial coiffé d'un chapeau "melon". Embrassant l'assemblée d'un regard, il découvre la femme de mon père. Aussitôt il se précipite et s'incline pour la saluer tout en balayant le parquet avec les bords de son chapeau :
- Gente dame, permettez au simple trimard que je suis, nommé Jean Meyrieux, de vous saluer bien bas.
- Relève-toi donc, l'homme. La monarchie et ses singeries sont passées de mode, s'exclame en riant mon père.
- Les bonnes manières sont de tout temps, lui rétorque sa femme; dont c'est certainement, la première et l'unique fois de son existence qu'un homme lui rend hommage de la sorte.
- De même. Bonsoir tout le monde. Je suis le Marc Grégoire de Rennes.
Ainsi se fait l'entrée tapageuse produite par une voix éraillée telle celle de la crécelle, d'une sorte de paquet informe et boueux, rafistolé avec de la ficelle et du fil de fer. Hésitation se fait pour le classer entre l'épouvantail à moineaux qui vient d'abandonner son poste, et une nouvelle découverte zoologique, voire de quelque rescapé d'un naufrage sur une île déserte? Deux à trois usines de chaussures doivent avoir combiné leurs efforts afin de constituer de telles Prisons de Saint-Crépin.(1) Grand et sec, les cheveux blonds ébouriffés aux yeux qui pétillent la malice, laissent présager un personnage gouailleur et comique. Toute la fratrie se lève pour lancer :
- Bonsoir, messieurs.
Papa se tourne vers sa femme qui se dirige déjà vers le vaisselier.
- Un couvert pour chacun de ces messieurs.
Aussitôt les grandes manœuvres se mettent en place. De chaque côté de la table les enfants se décalent avec leur assiette afin de libérer une place à côté de papa.
Ce dernier, ouvrant largement les bras afin de désigner les emplacements :
- Prenez place, messieurs.
- Permettez, maître, que je me passe les mains sous la fontaine qui se trouve dans votre cour, demande l'homme au chapeau.
- Faites. Mais ici point de maître. Ne s'y trouve qu'un homme que chacun appelle Charles Dumoulin. Si ça vous chante de donner des titres, celui de monsieur est le seul qu'il autorise qu'on puisse lui attribuer.
De retour, le plus petit vint s'asseoir à la droite de mon père, ce qui fit qu'il prit place à ma gauche. Ouf, je respirais. Il ne sentait pas mauvais. Au contraire. Il se trouvait imprégné d'une légère odeur de lavande, et non de cette éternelle eau de Cologne dont les hommes s'aspergent afin de masquer, en vain, leur odeur de transpiration. Le père enfin ouvrit son couteau, ce qui nous permit de tremper nos cuillers dans une soupe à moitié froide. Qu'importe. La soirée promettait de sortir de l'ordinaire. Les hommes reprirent une assiette de soupe accompagnée de deux grosses tranches de pain. Le Jean Grégoire nous a beaucoup amusés avec ses grands "slurp" accompagnés de "Hum... C'est bon."
Papa a demandé :
- Adrienne ma fille, veux-tu aller tirer un pichet de boisson.

Mince, et moi qui n'ai pas terminé ma soupe. Qu'importe, je me hâte, contrairement à l'habitude. Armée du pichet et de la lampe-tempête je m'en reviens à peine trois minutes plus tard. Ce que je craignais s'est produit : mon assiette a disparu. Je ne pose aucune question à ce sujet, ne désirant entendre sortir de la bouche de cette femme imposée par notre père :

"Faignante à manger, faignante au travail."
Je m'attèle devant le bac et commence doucement à faire la vaisselle. Il faut prolonger la veille le plus tard possible afin d'entendre le récit des voyageurs. Raymond et André se disputent pour savoir lequel des deux va essuyer. Comme d'habitude, c'est Raymond qui cède. Papa remplit le verre des adultes et demande :
- Quel vent vous conduit en cette demeure?
- Celui du progrès. Nous voulions voir ce qu'il en était réellement de cette électricité.
- Et alors? Qu'en pensez-vous?
Le Marc Grégoire fait entendre cette voix qui amuse les enfants :
- Mieux qu'en plein jour. Nous ne regrettons pas d'avoir parcouru plus de 11 lieux afin de voir ça.
- 11 lieux... Bigre, vous venez de quel endroit?
- De la ferme de monsieur Marc Le Cozec à Noyal-Pontivy. Nous y avons fait la saison d'été qui s'est achevée dimanche dernier.
- Vous n'avez pas trainé en chemin. Et toi le Jean, qui me paraît bien âgé pour faire ce genre de courses, ce n'est pas trop pénible?
- Dame non, monsieur Charles Dumoulin. Mes 67 ans me portent allègrement de par nos routes de Bretagne.
- 67 ans et pas de femme ou d'enfant qui attendent quelque part le retour d'un père, d'un mari?
- L'une s'est trouvée emportée par la maladie; l'autre par la guerre.
- Deux fléaux de notre société. Ce garçon n'avait donc point de femme?
- Pas eu le temps de se marier malgré l'arrivée prochaine d'un fils.
- Vous êtes grand-père.
- Si on peut le dire d'un petit qu'on a jamais vu et qui doit avoir fêté à cette heure sa dix-septième année.
-Allez zou ! Au lit tout le monde
, vient de s'écrier la femme de mon père. Je regrette encore de ne pas avoir assisté à la suite de cette soirée.

Le lendemain, le Marc Grégoire de Rennes se présenta au café matinal avec un pantalon de velours côtelé et de solides brodequins en cuir. Je me suis toujours demandé comment papa faisait pour revenir avec ce qui convenait afin d'aider son prochain. Terme qu'il m'aurait interdit d'employer bien qu'il nous ait tous placé, filles et garçons, à l'école catholique.
Les deux hommes sont restés trois jours à la ferme pour aider aux travaux des champs. Puis, s'en sont allés proposer leurs services en d'autres lieux. Leur souvenir s'est enfoui quelque part, comme bien d'autres, en notre esprit.

Dix ans plus tard j'ai rencontré Georges. J'ignorais que ce serait l'homme de ma vie. En effet huit ans nous séparaient, ce qui à cet âge semble beaucoup. Ce n'est qu'en 42, lorsqu'il a été réquisitionné pour aller travailler en Allemagne, qu'étant sa marraine de guerre, je l'ai découvert. Dès son retour on se maria pour convoler par 60 belles années de vie commune.

C'est en janvier 1961 que papa resta au lit près de 10 jours. Le soir, de ce mercredi-là, occupé à tricoter un chandail à notre petite dernière, Georges assis près du lit de papa se tenait devant moi. La conversation portait sur cet hiver qui n'en finissant pas, et qui en avait déjà emporté plus d'un. C'est à ce moment là que Georges annonça :
- Mon grand-père en est mort en décembre, à 97 ans, dans le grenier d'une grange. Pourtant, fallait-y qu'il soit solide avec cette vie de trimard qui a toujours été la sienne.
Il est des moments dans la vie qui rendent la transmission de pensée inutile. Avec papa, les souvenirs de ce mois de septembre 1930 vinrent s'afficher à nous comme le déroulement d'un film de cinéma. Cet homme jovial qui s'incline pour saluer tout en balayant le parquet avec les bords de son chapeau tout en déclamant :

"Gente dame, permettez au simple trimard que je suis, nommé Jean Meyrieux, de vous saluer bien bas."
Meyrieux! Comme Georges. Dire que je n'ai jamais fait le rapprochement bien que Georges soit orphelin de père.
Avec papa, on se regarde intensément. On est d'accord. Je me concentre à nouveau sur mon chandail pour mieux enfouir de nouveau ce souvenir. En parler servirait à quoi? Mettre en exergue le fait d'avoir manqué un rendez-vous avec son grand-père? À quoi bon.

*************

Ce samedi 17 septembre 2016, nous sommes à nouveau réunis autour de cette table familiale. Ses dix enfants et leurs conjoints. Son fère Yves, et ses sœurs. Adrienne est à sa place, celle de la doyenne pour présider la tablée. Sa sœur Odette qui vient de faire 90 ans est à sa droite. Yves à sa gauche. Adrienne nous regarde chacun notre tour avec ce genre de sourire indéfinissable qui vous emplit d'une tendresse, mais d'une tendresse. Même à moi, elle sourit. Celui qui à l'instant même vient de la trahir, en divulguant un de ses secrets qu'elle a confié à un gendre… l'imaginant fidèle.

Bon Anniversaire, Mamy.

- Judas-

*********************************

-1- Prisons de Saint-Crépin Terme employé par le frère de papa pour désigner les souliers.
Saint Crépin étant le patron des bottiers et cordonniers.

Fin de soirée 'Tardive' aux 89 ans de Mamy...

Georges portait une casquette...

L'aventure Humaine

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author01 Francis Hop 08 Août 2016 Lecture 13 minutes

Les rêves et l'esprit sont des produits de l'activité mentale inconsciente, et, comme les manifestations névrotiques ou psychotiques représentent des efforts d'ajustement à son environnement.

* * *

S'inquiéter? Pourquoi? Même si, Peugeot prend le contrôle de Citroën, qu'on vient de créer le loto et enfin, de voter une taxe de 4 % sur la vente d'objets précieux en cette année 1976...
AUCUNE RAISON.
    Et voilà les premières gouttes qui m'arrivent sur le coin de la gueule. En plus de ça, j'ai froid. Froid à mon corps, froid dans mon cœur, froid en mon âme.
Froid à mon corps, vu qu'un compagnon de trimard, à qui je venais de donner le saucisson qu'il m'a été possible de sortir du Super U, hors la vue du vigile, vient de me dépouiller de mon manteau.
Froid dans mon cœur, vu qu'on m'a enlevé mon vieux Sam; sous prétexte qu'il ne fallait pas me priver de nourriture au profit d'un chien.
Froid en mon âme ...
Pourtant, dites-moi, la vie, elle n'est pas belle?

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Lorsque je suis né dans ce taudis. Ce qu'ils appellent maintenant "Milieu défavorisé". Dans notre logis de 18 m², Papa et Maman clopaient à eux seuls trois à quatre paquets de gauloises jours. Heureusement, que les oncles, copains et voisins, toujours fourrés chez nous en vue d'écluser un canon, tiraient un peu moins sur la tige. Ce qui aurait risqué d'endommager les poumons du berger allemand, des chats et de la pie. Il vous étonne qu'un 18 m² puisse héberger quatre animaux domestiques, deux adultes, quatre enfants. (Non énumérés, rats, araignées et autres indésirables.) De plus, puisse venir en de tels placards, s'y tenir conciliabule de voisins et copains? C'est chez ces gens-là, qu'on trouve l'esprit de camaraderie. Chez les gueux, les petites gens. Un de mes oncles y a rencontré gite et couvert pendant trois années. Tout de même accompagné par femme et enfant.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Quand j'ai cédé, dans le lit partagé avec mon frère, la place au fils de mon oncle. "C'est ton cousin" qu'on m'a dit." C'est mon cousin, ai-je pensé pendant ces trois années, couché à même le parquet. Eh oui. Chez nous ce n'était pas de la terre battue. Papa nous a fait un parquet posé sur lambourdes, très résistant. Résistant au point de supporter les deux sacs de boulets, soit 100 kg, placés à côté du poêle, juste à côté de la Comtoise.
Une Comtoise, oui monsieur. Même chez des gens comme ça. Papa, outre celle de picoler, avait une passion: Poste à galène et horlogerie. Je n'ai pas conservé un souvenir extraordinaire de ses postes à galène. Des trucs qui imitent très mal le chant du grillon. Ces mêmes grésillements se retrouvaient, en moins pires, avec les postes de T.S.F. On écoutait tous les soirs la famille Duraton. Un vrai bonheur. Sauf quand papa cassait le poste sur le dos, voire la tête de quelqu'un. Il fallait attendre qu'il s'en trouve un dans quelque boîte à ordures, pour qu'il nous le rafistole. Ce n'était jamais bien long. Papa connaissant les bons endroits, les bonnes poubelles de Vincennes, voire même celles de Saint-Mandé. En effet, le gros rouge aidant, certaines soirées animées, se terminaient invariablement de façon pugilistique. A défaut de la compréhension, papa avait le poing facile. Ce qui était beaucoup moins ennuyeux, et il faut l'avouer, nettement plus spectaculaire.
Surtout quand les flics déboulaient.
Enfin! On était la vedette du quartier. Les projecteurs des voitures de police, braqués sur nous, nous éblouissaient. Qu'importe. Notre famille existait. Quelle fierté.
Il faut dire que la fratrie en avait ras le... la casquette de raser les murs. Raser les murs à l'école avec nos loques. Raser les murs pour notre taudis. Raser les murs lors des beuveries du père. Raser les murs chez l'épicier: "Maman viendra payer." Raser les murs... Raser les murs.
Quand on est môme, se faire petit à l'extérieur, peut encore aller. On apprend à se prémunir, se défendre. Mais, à l'intérieur de quatre murs? On apprend seulement à fermer sa gueule. Fermer sa gueule lorsqu'un mec bourré rentre chez lui pour corriger son chien. Celui là même qui dormait peinard dans son coin. Le corriger à grands coups de gourdin baptisé subtilement "bâton à chien". Ce chien, dont les gémissements déchiraient nos oreilles d'enfants, ne se rebiffait pas. Ne grognait pas.
Tous les quatre, avec sœurs et frère, savions la bête apte à se défendre au vu de sa facilité à broyer les os. Mais rien à faire, c'était sa famille. On ne touche pas à sa famille.
Le chien se trouvait épargné parfois, au détriment de la pie. Aller taper sur la tête de cette bestiole, avec une branche de mètre, au travers les barreaux de sa cage... Quel plaisir. Presque autant qu'à déplacer entre ses doigts, de temps à autre, les vertèbres de la queue du chat. Ce qui se termina, pour le félin, par une queue en tire-bouchon. (Tradition inculquée par son père à mon papa. Vous avez deviné; mon grand-père. Homme qui s'est occupé pendant des années de chevaux. Un cheval ne s'est pas montré ingrat en le payant de retour pour toutes ses bonnes manières. Résultat, grand-papa s'est retrouvé avec un pied-bot. Preuve que les chevaux ont bonne mémoire.)
Fermer sa gueule quand celui qui rapporte les sous, saoul, trouve la soupe mauvaise. Assis à la droite du père, j'attendais. J'attendais de voir passer, pour me baisser, l'assiette qui prendrait promptement la direction de l'évier placé derrière moi. Cette projection d'assiette annonçait l'ouverture des hostilités.
La mère:
- Elle n'est pas bonne ma soupe?
Les ainés, ma sœur et moi, mieux placés que les petits car bénéficiant d'un léger dégagement par l'arrière, commencions à reculer notre chaise.
Le père:
- C'est de la merde.
Et hop, voilà la table entière qu'il retourne, moitié à terre, moitié sur la mère, vu les dimensions du lieu (11 m² évier, poêle, charbon, Comtoise, buffet, table, chaises, lit cage des parents, ménagerie comprise. Ah! J'y pense: WC dans la cour. Ce qui explique la place gagnée et l'odeur. L'odeur? Papa avait cette fâcheuse habitude d'uriner dans l'évier. Habitude communiquée à maman. Le spectacle... Dire qu'on me traitait de "Snob" lorsque je détournais la tête afin d'ignorer la scène.)
La suite n'étant pas racontable, ne sera pas racontée.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Lorsque l'oncle, avec celle qu'il fallait appeler Tata et leur rejeton ont levé l'ancre de chez les parents. Pour quoi, pour quelle raison, je ne puis dire. Un poing dans la gueule de trop? Peut-être. Le premier souvenir de cet oncle qui me vient à l'esprit, est celui d'un homme qui saigne du nez. Papa devait être jaloux de cet escroc qui présentait et parlait bien. Ho, pas un de nos escrocs actuels, dénués de tout talent. Non. Un escroc mode ancien. Du temps où les photocopieurs n'existaient pas.
Du moins n'étaient pas courants. Ces engins qui permettent, à présent de maquiller les curriculum-vitae, appelés autrefois certificats de travail. Cet homme devait posséder une excellente culture générale pour arriver à se faire embaucher, juste sur son bagout, en qualité de comptable, chef cuisinier, chef de chantier, etc. Métiers dont il ne possédait, au départ, aucune connaissance. Guère plus lors de sa sortie de la boîte. La durée du stage se résumant généralement à une durée de trois mois. Tenir trois mois, faut le faire.
Le poste qui fit jaser le plus la famille est l'incontesté, et incontestablement, celui de chef de chantier. Le frère de papa, le maçon, s'est pointé un soir gueulant à la cantonade :
- Quel emmanché ce Jacques, mais quel emmanché. Chef de chantier! N'importe quoi.
En effet tonton le pro s'est retrouvé placé sous les ordres de tonton le fumiste; l'escroc. Certainement que le soir même, l'un de mes tontons saigna du nez.
    En ce qui nous concerne, nous les gosses, rien d'étonnant à notre préférence pour l'épisode "chef cuisinier". Certes, de voir la famille se réconcilier, allant même jusqu'à admirer le "Jacques", nous plaisait bien. Presqu'autant que les denrées qu'il rapportait tous les jours. Vu les quantités astronomiques, la question se pose: Comment faisait-il pour transporter tout ça? Des morceaux de gruyère, que même les épiciers alentour n'ont jamais réussi à mettre en rayon. Par meule entière qu'il le sortait le Bonbel. Pas une roue minable de dix portions. Non. L'adulte d'au moins soixante centimètres de diamètre. Steaks, rôtis, cochonnailles, firent leur apparition en notre logis. Nos mâchoires s'empressèrent de leur rendre les honneurs mérités. Tellement, qu'en moins d'un mois le Bonbel s'est révélé écœurant. Tiens, à ce souvenir, l'eau me vient à la bouche. Ce soir, même du Bonbel ferait l'affaire. Pas plus écœuré que ça.
    L'admiration en la fratrie s'est envolée, trois mois après le départ des squatters. Exactement le soir même de la promenade du chien, moment de liberté de bien des gosses; le soir de la grande émotion.
Une camionnette s'est arrêtée en plein carrefour. En ces temps-là, vu la circulation, on pouvait se le permettre. La portière s'est ouverte et une voix cria : "Tarzan! Tarzan" Impossible de voir les occupants, mais le chien s'est engouffré dans le véhicule. La portière claqua. La camionnette commença à s'éloigner. Tous nous mirent à courir en hurlant "Tarzan! Tarzan." La course dura 300 m. 500 m? Plus? Peut-être! À cet âge, il est permis de courir longtemps. Surtout avec la rage au ventre. Le véhicule s'est mis à tanguer. S'est arrêté. La portière s'ouvrit pour laisser le chien venir à notre rencontre.
La voix était celle de mon cousin.
Manque de pot pour mon oncle, ma tante, le cousin, ils ne faisaient plus partie de la famille. Le chien s'est rebiffé. Ce soir-là, notre chien s'est montré plus beau que d'habitude. Plus beau avec son filet de bave, légèrement teinté de sang s'écoulant d'entre ses babines.

Au début, je ne me suis pas inquiété plus qu'il ne le faut.
    Lorsqu'on a oublié de me souhaiter mon troisième anniversaire. Le premier? Impossible de s'en souvenir... à quatre ans! Exact. Le résultat d'être né un 29 février. Jour pas banal, puisque né dans la rue, aux puces de Montreuil. Un taxi m'a transporté à l'hôpital. Sa récompense? Un coup de poing dans le nez de la part du père du nouveau né. Papa n'a pas supporté que cet homme ronchonne au vu de sa couverture tachée de sang.
(Chacun comprend pourquoi le père Darty a inventé le service après-vente. A la porte de Montreuil, les clients mécontents avaient le coup de poing facile.)
     Par contre, le deuxième anniversaire a été superbe, avec gâteau à la fin du repas. Il faut avouer que je sortais d'un an de préventorium, suite au délire d'assistante sociale qui mettait en cause la salubrité de notre logis. N'importe quoi. Quelques outils du père qui trainaient sous les lits : Filières, lampe et fer à souder, suif, stéarine, amiante, furet, et autres objets de plomberie.
Tous les membres de la famille étaient contents de me revoir, même la mère. Seul et unique anniversaire à s'être trouvé fêté à mon profit lors de ma jeunesse.
Antagonisme avec cette femme, ma mère? Certes. Il est des secrets qu'il ne se trouve pas bon à détenir.
Ma génitrice soit rassurée. "la Tête de Boche" partira avec tes craintes.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Lorsque avec papa, mon oncle et moi partîmes au café du coin. Comme souvent le vendredi soir, j'avais le droit d'aller voir le catch à la télé. L'ambiance était plaisante, surtout en fin de soirée. Les hommes étant "chauffés" par ce qu'ils avaient vu, bu, cru.
- Vu des supermans.
- Bu de supers canons.
- Cru être capable de faire itou qu'à la télé.
Un de ces moments de grâce pour papa, lui permettant de profiter, d'user, voire même, d'abuser d'une de ses particularités physiques. Ses bras. La longueur de ses bras. Pour situer: avec un homme plus grand que lui de 17 cm, tous deux bras tendus en l'air, papa repliait ses phalanges sur les mains de l'autre homme.
Vous dire l'allonge. Plus d'un type s'est retrouvé piégé, se croyant hors de portée.
Enfin, ce soir-là, papa ne devait être guère en forme. Que lui a-t-il pris, au passage, de tirer la sonnette de son concurrent, ennemi personnel. Ne lui suffisait pas d'avoir soudoyé les éboueurs afin qu'ils laissent s'accumuler les poubelles de ce voisin? Envie de s'engueuler? Ce qui fut le cas. L'autre, devant rêver d'avoir cette explication, démontra de suite qu'il n'était pas manchot. Pour sortir son procréateur de ce mauvais pas, un môme de 12 ans usa d'une poêle accrochée sur un cabanon. Poêle à marrons, la bien nommée.
Ainsi, s'obtint reconnaissance du père.
Ainsi, s'obtint ennemi personnel.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Lorsqu'il sortit de son usine pour m'engueuler. Un carreau. Un simple carreau que je venais de casser. Que m'a-t-il pris? Ces insultes que je n'ai pas supportées? Ne pas vouloir me laisser faire devant les potes?
Je ressors le lance pierre de ma poche et, à la barbe du mec en furie, je dégomme un autre carreau de son usine. Évidemment, ce dernier monte l'invective d'un cran. La suite?
- "Douze carreaux"
Qu'il vient d'annoncer à mon père, le soir même. Là, je me tiens à "carreaux". Je sais que je vais m'en prendre une bonne, surement celle de l'année. Et là se produit ce que je ne souhaite à aucun gosse : Voir son père baisser les bras. Au-delà de la scène tragi-comique, au vu du personnage la casquette de travers, les bras ballants, je n'entendais que les :
- "Non! Impossible. Je ne peux arriver à comprendre. Je ne peux plus rien y faire."
Le gamin devant lui pensait :
" Papa, ne me laisse pas tomber. Bats-moi, je le mérite." Avec une de ces envies de chialer qui marque toute une vie.
Ce changement de carreaux, par mon père, lui donna l'occasion de visiter les locaux de la répression du travail dissimulé, rue de Bassano à Paris.
Un rendu de son ennemi personnel.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    J'ai toujours voulu aller travailler. Une hâte: Quitter l'école. Mais pas comme ça. Pas sur une injustice, de grand. Bien sûr, je n'étais pas un ange. Mais pas un mauvais gosse. Pas un mauvais élève. Loin s'en faut. Toujours dans les cinq premiers.
Alors, je n'ai pas compris en ce joli mois de mars, qu'on puisse me mettre à la porte de l'école. La raison? J'étais le seul à avoir 14 ans, et ce, depuis moins d'un mois. Injustice, car ce prof connaissait, avait vu le môme ayant osé le siffler lors de son passage.
Le directeur qui, m'ayant eu dans sa classe, tenta de se faire avocat. Cet homme, sévère mais juste, subodorait le coup pas catholique joué par le professeur. Peine perdue.
"C'est lui ou c'est moi." Tel fut l'ultimatum.
Voyez-vous, la mémoire à cette particularité, en ce qui me concerne: J'oublie les ordures, me rappelle des types bien. Impossible de me souvenir du blaze de ce professeur. Par contre, le nom du directeur se trouve rangé dans un tout petit coin de mon cerveau; celui relié directement au cœur.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Lorsque j'ai commencé à travailler, la mère me reversait 10% de mon salaire. J'ai proposé aux parents l'intégralité de mes 40 heures, et les heures supplémentaires pour moi. Ce qui fut adopté à l'unanimité, un dimanche soir.
Accord remis en question à la paye du vendredi. Je gagnais de trop. 8 h à 125% = un quart de paye: "Revenons au 10%"
Inutile de dire que le vendredi qui suivit, ne vit que 40 heures d'inscrits sur ma feuille de paye.
Nouvelle réunion du dimanche, qui fixât qu'au-delà de 40 heures, j'avais droit entier et insaisissable des sommes se rapportant à ce seuil.
Il y eut bien quelques soubresauts, lorsque qu'en hiver, je me mis à allumer les poêles de l'usine à quatre heures le matin. 60 à 70 heures la semaine représentent une bonne pincée. Je touchais plus que le vieux. Il m'en voulait même de ne plus être le seul à rapporter de quoi faire bouillir la marmite.
Mais qu'importe, j'avais de quoi m'acheter une Mobylette.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Lorsqu'il m'a donné cette paire de sacoches. Pourtant, je ne le connaissais pas plus que ça, ce copain. Vu au loin dans la cour de l'école. Pas du même quartier. Pas les mêmes fréquentations. Par contre, ses sacoches étaient du plus bel effet sur ma Mobylette.
Allez comprendre pourquoi, huit jours plus tard il est revenu les chercher, encadré par deux gendarmes. Ces derniers, soupçonneux, ont préféré m'embarquer pour vérifier mes dires; identiques à ceux de "mon copain". (Merci, il ne m'a pas chargé.)
Mais, allez savoir ce qui se passe dans la tête d'un gamin? L'envie de voir le milieu carcéral. Passer pour un dur qui sort de tôle? Impressionné, imprégné des histoires de quelques "affranchis" qui venaient raconter leurs "exploits" chez les parents? Quoi qu'il en soit, le juge pour mineurs n'y a vu que du feu. Je voulais aller en tôle. Je me suis retrouvé en tôle.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Lorsque arrivé à Fresnes, aux J3, se fit entendre la radio. Pas plus, lorsqu'on me remit une miche de pain pour accompagner mes repas. Un lit. La radio. A manger. Une colonie de vacances! Telle a été ma première impression. Les autres, les durs, m'aidèrent pour la deuxième impression. Je me trouvais en prison.
L'épisode mauvais garçon, triste sire, du même tonneau que la suite de la table renversée chez les parents, mérite le même sort:
La suite n'étant pas racontable, ne sera pas racontée.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Lorsque Martha me fit la cour. Être courtisé par une jeune femme, pour un puceau, semble inespéré. Au bout de deux semaines j'acceptai le mariage. Il était temps, son ventre commençait à gonfler sérieusement. Passé sept mois de grossesse, la femme perd de sa sveltesse. Un mois après le mariage, le bébé a passé l'arme à gauche, lorsque les médecins ont décidé de ne rien faire pour le sauver.
- Vous comprenez, monsieur, lorsqu'un enfant se trouve procréé par des personnes syphilitiques...

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Le chancre en même pas 3 semaines venait de disparaitre. Pas plus à l'apparition des boutons sur tout le corps.
- Heureusement, qu'on a la pénicilline, ai-je pensé lorsqu'on m'annonça que les viscères étaient touchés.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Ce n'était qu'une main de broyée. C'est déjà arrivé à Michel l'année dernière, il n'en est pas mort. Cette saloperie de presse est une traîtresse. Des fois, on ne sait pourquoi le pilon descend une deuxième fois. Bernard, le patron nous dit toujours:
"Je vais y jeter un coup d'œil", mais aussitôt après:
"Je n'ai pas le temps aujourd'hui".
Je me demande même comment il a trouvé le temps de m'écrire.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Ce n'était qu'une lettre de licenciement.
De suite, Martha se doutant qu'il me serait impossible d'honorer les 60 traites du crédit, pour notre mobilier, s'est cassée avec. Elle a eu raison. L'huissier, lorsqu'il s'est pointé, n'avait plus rien à emporter. Moi non plus, lorsqu'il m'a foutu à la porte.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Lorsque je me suis allongé sur le banc de ce petit square. Ce sont des policiers. Ils sont là pour te protéger.
- Tes papiers!
- Voilà monsieur l'agent.
- Qu'est-ce que tu fous là?
- J'essaye de dormir.
- Tu as éclusé combien de litres aujourd'hui.
- Trois verres d'eau.
- Tu l'as volé où ce clebs?
- C'est à moi. Il s'appelle Sam. Tenez, j'ai son carnet de vaccination.
- Hum... qu'as-tu bouffé aujourd'hui?
- Un quignon de pain.
- Et le chien?
- Une boîte de croquettes. J'ai un prix chez le vétérinaire.
- Ouais. Le chien bouffe et pas toi. On emmène cette bête, ce qui va te permettre d'utiliser ton pognon un peu plus intelligemment.
- Non. Laissez mon chien. Il est à moi.
- Arrête, ou on t'embarque. Tapage nocturne plus outrage à fonctionnaire de police.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Lorsque l'assistante sociale est venue me rendre visite. Je ne savais pas que c'était interdit chez les Emmaüs. Elle a posé des questions bêtes:
Pourquoi 2 € de l'heure?
Pourquoi pas de chômage ni de RSA?
Pourquoi pas de feuille de paye?
Pourquoi mon courrier était-il ouvert?
Elle-même ne savait pas qu'un compagnon d'Emmaüs peut être exclu de la communauté dans l'heure, sans préavis, quelle que soit la saison.

AU DEBUT, JE NE ME SUIS PAS INQUIETE PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    Me restait de quoi tendre la main. Une seule; que personne n'a jamais attrapée.
Aurais-je eu plus de chance avec deux mains? Votre avis?
Pas complêtement manchotJ'ai pourtant tout essayé: même les pancartes humoristiques. Celles qui ne faisaient rire que moi.
"Un coup de main, Svp." Plaçant devant l'écritoire, mon moignon d'avant-bras.
La main valide posée sur celui d' "Un travail, Svp. Je ne suis pas complètement manchot."
    Je ne puis critiquer tous ces gens, indifférent aux souffrances des autres. Il m'est arrivé d'avoir le même comportement. Ma seule excuse était de n'être guère plus riche qu'eux. Excepté... excepté l'attitude, m'a toujours différencié de ces gens qui passent devant moi. L'attitude, celle qui fait souffrir:
J'ai toujours répondu à un bonjour.
    Depuis j'ai appris. J'ai appris de nouveau à raser les murs, à la vue d'autres cloches. Je n'ai pas grand-chose, ce qui est déjà beaucoup pour d'autres. J'ai appris à raser les murs, à la vue de deux trois jeunes. Trop de mômes veulent tester l'impact produit par leur poing, balancé dans la gueule de celui qu'on appelle encore, lèvres pincées, un homme; si ce n'est "sous-homme" J'ai appris la qualité des cartons d'emballage. Demain, il faut que je trouve un téléfunken. Carton épais difficile à détremper. Au pire, un Bosch. Mais pour trouver une grande taille chez ces derniers, ce n'est pas gagné d'avance.

Vous dites? ".... .... .... ...... et .... .... ...."
C'est vrai, vous avez raison,
JE N'AI PAS A M'INQUIETER PLUS QU'IL NE LE FAUT.
    La pluie vient de s'arrêter. Je ne sens plus la morsure du froid. Mon carton a rendu l'âme définitivement. L'eau qui s'y était accumulée, de ce fait, vient de me tomber sur la gueule. Ainsi vient de dégager, ce qui m'empêchait d'admirer la voute étoilée.
À vingt-huit ans, que demander de plus?

L'aventure Humaine

HISTOIRE de SEXE I

author01 Francis Hop 26 Avril 2016 Lecture 15 minutes

Les rêves et l'esprit sont des produits de l'activité mentale inconsciente, et, comme les manifestations névrotiques ou psychotiques représentent des efforts d'ajustement à son environnement.

* * *

 Un caillou. Un tout petit gravier de six millimètres qu'ils viennent de m'annoncer au scanner. Et c'est lui qui a la prétention de me pourrir la vie. Il y a de quoi rigoler, car les graviers, je connais. J'en ai même brassé à la pelle. "Trois brouettes de sable, deux de graviers et une de gravelles" qu'il meuglait papa. Plus tard, j'ai augmenté la dose. Par bétonnières de huit cents litres que je les malaxais. Je me demande comment un de ces minus a pu aller se mettre là. Le caillou je ne sais pas, mais moi je me retrouve à l'hôpital.

 En effet, ce matin à trois heures je me suis réveillé content et mécontent. Content de cette érection qui rappelait mes trente ans. Mécontent avec le testicule gauche qui sonnait l'alarme. Quelques instants plus tard, le rein gauche et une douleur dans l'aine donnaient raison au testicule. Ce qui fait qu'après avoir avalé un Paracétamol 500, je me suis réfugié dans le séjour pour ne pas réveiller Jos.

A débutée la séance:
 A genou devant l'évier. Recroquevillé sur un canapé, puis sur la méridienne. Ça s'est calmé au bout d'une heure. Formidable. J'en profite pour avaler une tasse de café et finir la lecture d'un Boris Vian.

"J'irais cracher sur vos tombes"

 Evidemment j'aime le style. L'histoire pas du tout. Alcool, violence et cul en sont les principaux éléments. Par contre, il faut reconnaître le courage de l'auteur. Ecrire sur le thème du racisme, en France, dans les années 50...

 A peine le temps de finir le bouquin, et c'est reparti. Vite, second Paracétamol, lequel, en moins de dix minutes s'est retrouvé éjecté dans l'évier. Ça rappelle la turista. Par contre, moi, je ne joue pas les touristes. C'est le grand n'importe quoi. J'honore de ma visite les divans, l'évier, le fauteuil, la chaise, le comptoir, les tabourets, pour finalement rejoindre le carrelage. Le bonhomme rampe afin de trouver l'endroit du sol le plus chaud. Oui, "L'homme" a froid, malgré les 21° qu'acceptent d'afficher les trois thermomètres de la maison.

Bien fait pour ce toquard, qui, a 8 heures entend sa femme se lever et ne la prévient pas. Jos se précipite en hurlant :
  - Francis! Francis! Oh non!
Il y a de quoi avoir peur connaissant l'état de santé du bonhomme.
  - Non. Ce n'est pas grave. Tu as ouvert la fenêtre de la chambre?
  - Oui.
  - Ferme-la. Je vais aller me coucher.
 Ce qu'elle fit, juste avant d'appeler les secours. Raison de notre présence à attendre la suite des événements, dans un couloir des urgences de l'hôpital Yves Le foll, à Saint-Brieuc. Jos sur une chaise, ma personne sur un chariot, à la suite de cinq autres. Les locaux sont modernes dotés d'un personnel qui court dans tous les sens. Prônant habituellement la restriction du nombre de fonctionnaires, je me surprends à en demander plus. C'est dans ces lieux qu'il faudrait faire venir les "responsables" de l'ANPE. Un vivier de postes se trouve vacant.

 Ça ne loupe pas. On m'annonce qu'un charcutage est organisé pour ce soir, avec pour cobaye, devinez qui? La personne de Bibi. Croyez-le si vous voulez, ça me fait plaisir. Tout à fait, messieurs les septiques. Suffit à un peureux d'avoir mal, pour qu'il endosse la belle armure du courage.

 Ce qui me fait deuil, c'est de voir repartir Jos. Elle a garé la voiture à Pétaouchnock, elle qui marche avec difficulté. Il y a moins de trois semaines, madame a voulu s'élancer sur une piste, skis aux pieds. Seulement cette piste se trouvait réservée aux pros de la descente. Résultat, deux fractures du genou et ligaments croisés distendus. Ce qui fait au moins un point commun à notre couple : La montagne, ce n'est pas pour nous.

* * *

 Je me retrouve dans une chambre humant bon le fromage et les pieds, en compagnie de deux autres quidams. Y trône une armoire composée de trois portes permettant, chacune, d'en identifier son titulaire:

"Fenêtre", "Milieu", "Porte".

 Autour du lavabo, chaque porte serviette se trouve attribué de la même mention. Les toilettes n'échappent pas à la règle: un rouleau chacun. J'obtiens, à la majorité absolue: "Porte".

(Un seul mot :

Merci!

 Le mur faisant face à la gente exclusivement masculine, en sa position favorite => avachie à l'horizontale dans un lit; Offre, planté en son milieu, le spectacle d'une pendule style 1960. Exactement celle que vous avez balancée à la poubelle, il y a plus de 20 ans. De part et d'autre de l'objet, classé au patrimoine de l'humanité, deux téléviseurs reliés à des fils: Électricité Antenne. La disposition "originale" de l'ensemble, provoque la question:
    Qui tient qui?

Mon voisin de lit, "Milieu" tente d'engager la conversation. Moi qu'on tance habituellement de bavard, (je me demande bien pourquoi) n'est guère enclin en ce jour d'avril d'engager quelque joute oratoire. "Milieu" s'en rend compte. En représailles allume la télé, éteint le son et chausse son casque.
  "Fenêtre", quant à lui, a tiré le rideau de séparation. Ce qui n'amorti guère ses ronflements.

  Une jeune femme se dresse au pied de mon lit. Prend cette posture de grâce féminine, pour me dire, sur un ton doucereux les yeux mi-clos:
  - On va faire la toilette.
  Hum... Je ne le sens pas très bien, tout ça. Se dénuder devant une jeunette?
  Son sourire, qui ressemble à présent à une large tranche de pastèque, découvre deux rangées de dents identiques a des perles de nacre. Elle a réussit son petit effet, puisqu'elle ajoute, espiègle:
  - Je vais vous laisser la faire vous même, à la Bétadine. Il faut bien en mettre partout.
  Ouf! Je souffle. Je ne dois pas être le premier qu'elle a piégé ainsi. Bien que, je me demande... Si j'avais été un beau jeune homme, m'aurait-elle fait le même coup?

  Direction le couloir qui dessert la pièce:

  • "Buanderie",
  • "Débarras",
  • "Bureau",
  • "Réserve",
  • "Et douche";
  Au choix de l'utilisateur. Moi c'est juste pour une douche. Donc, si vous le permettez, je désignerais ce local sous le vocable de douche. D'autant qu'en tout ce fatras, se trouve négligemment disposée derrière un tuyau, une pomme de douche. L'évacuation? Ne sais pas. Une chose de quatre m² (2x2), sans doute antidérapante, masque le sol.

  Comme il se doit, je suis complètement paumé :

  • "Dans quel coin qu'elle l'a planquée, sa bouteille de shampoing?"
  • "Comment ça s'ouvre cette saloperie?"
  • "Merde c'est dégueulasse; C'est tout rouge."
  • "En plus, je suis en train de balancer de la flotte sur leurs affaires.
  • "Oh! J'en ai marre de ce cirque. Je me rince et basta"
  C'est bien beau tout ça, mais maintenant, reste à trouver cette chemise de nuit qu'elle m'a invitée de passer. Tiens! Un tas de loques d'entreposé sur l'étagère. C'est quoi ça? Je tire dessus et me retrouve avec ce qui ressemble à une toile cirée d'au moins douze m², et non à une chemise, fusse-t-elle d'hôpital.
  A ce moment, la porte s'ouvre accompagnée de l'éclat de rire de l'infirmière:
  - Ho. Ho. Ho. Mais que faites-vous?
  Inutile de dire que je me fais "oublier", et vais même jusqu'à raser très finement les murs en regagnant la chambre.

* * *

  Et hop, on m'embarque voir si une équipe est disposée à se rincer l'œil sur mes entrailles. Oui, seulement les entrailles, parce que pour l'extérieur... Moi qui voulais rajeunir, c'est fait. Coquette m'est devenue telle qu'à l'âge de cinq ans. Où est passé le reste? Devant les infirmières me revient Sarthe au sujet de la formule de Breton:

"J'ai compris et approuvé de tout mon cœur cette phrase d'André Breton:
"" J'aurais honte de paraître nu
devant une femme à moins d'être en érection.""
Ça ne se discute pas, c'est une question de délicatesse. "

  Oui?.. La délicatesse, pour moi c'est perdu. Mais arrivé à un certain point, on passe au dessus de tout cela.
Ils m'ont remisé, en attendant le chirurgien, dans la salle de réveil. Le personnel présent, qui guette son champion, a l'air de s'ennuyer ferme. Je me demande à quelle heure embauche le patron, vu qu'il est déjà 21h 30. A défaut de mieux, les infirmières viennent tailler une bavette. De suite, j'en profite pour recommander le dernier grand prix RTL :

"En attendant Bojangles"

Danse avec Bojangles

Déroutant au début. On a envie de fermer le bouquin en gueulant :

"Du grand n'importe quoi."

Puis, par son style léger fait de mots simples, ceux de tous les jours, l'auteur nous embarque en un tourbillon déjanté; Qui, se révèle une des plus belles histoires d'amour.

L'unique chanson, qui passe en boucle toute la journée, sur laquelle danse le couple.

Je vous livre les paroles en Français:

  • Je connaissais un homme, Bojangles, et il dansait pour vous
  • Dans des chaussures complètement usées
  • Cheveux gris, chemise en loques et pantalon large
  • C'était le vieux spectacle habituel
  • Il sautait si haut... il sautait si haut
  • Puis il redescendait légèrement
  • Je l'ai rencontré dans une cellule, à la Nouvelle-Orléans
  • J'étais déprimé et trompé
  • Il m'a regardé avec le regard de la vie comme s'il s'y connaissait
  • Il a parlé de la vie, il a parlé de la vie, il a ri
  • Il a fait un pas de danse
  • M. Bojangles, M. Bojangles
  • M. Bojangles, dansez !
  • Il s'est présenté, Bojangles, puis il a dansé dans la cellule
  • Il a remis son pantalon en place, oh il sautait haut,
  • Puis il a fait claquer ses talons
  • Il s'est mis à rire, il s'est mis à rire
  • Puis il a fait remuer ses vêtements
  • M. Bojangles, M. Bojangles
  • M. Bojangles, dansez !
  • Il a dansé quelques fois aux spectacles de ménestrel
  • Et aux fêtes foraines de campagne
  • Parcourant le Sud
  • Il racontait la gorge serrée comment son chien et lui
  • Avaient voyagé pendant quinze ans
  • Mais son chien est mort, il est mort
  • Et vingt ans après, il n'a toujours pas fait le deuil
  • Il disait : "Maintenant je travaille chaque fois que je le peux
  • Dans des bars miteux
  • Pour l'alcool et les pourboires
  • Mais la plupart du temps, je reste derrière le comptoir
  • Parce que je bois un peu"
  • Il a secoué sa tête et comme il secouait sa tête
  • J'ai entendu quelqu'un lui demander "S'il-vous-plaît"
  • "S'il-vous-plaît"
  • "Revenez et dansez, dansez, dansez, s'il-vous-plaît, dansez"
  Cette chanson, de 1968 est de Jerry_Jeff Walker. Un musicien country, qui a partagé une cellule avec un vagabond dans une prison de la Nouvelle Orléans. Ce dernier se faisait appeler M. Bojangles, afin de dissimuler sa véritable identité. Mr Bojangles s’est mis à parler de son chien mort, ce qui a rendu les détenus moroses. Jerry a demandé de parler d'autre chose. Alors, Mr Bojangles a démontré son talent de danseur de claquettes. La chanson était née…

  Tiens, voilà l'anesthésiste. Un jeune homme d'une trentaine d'année. C'est plus fort que moi, dés que ça m'est possible je place un:

  • - Vous êtes anesthésiste junior?
  • - Non monsieur, je suis senior.
  • - Vous êtes donc en neuvième année sur dix.
  • - Sur douze. Je fais également les études de réanimateur.
  Bon. J'ai voulu étaler mes connaissances et c'est moi qui suis aplati. Douze ans... Il faut de la constance quant on connait les salaires du début.
  • - Comment ça va se passer?
  • - On va placer une sonde du rein gauche à la vessie. On verra plus tard pour votre calcul. L'essentiel est de ne pas laisser se développer une infection dans votre rein.
  • - Pour placer cette sonde, vous le faites par quelle voie?
  • - Par votre urètre.
  • - Comment fait-il le chirurgien pour se diriger là dedans? Le chemin n'est pas fléché.
  • - Avec la caméra, il voit ce qu'il fait sur un grand écran.
  • - Une caméra? Je ne suis pas King-Kong. Ça doit avoir du mal à passer.
  • - Ne vous inquiétez pas, c'est miniaturisé.
On déboule sans plus de cérémonie en la salle tant redoutée. Le grand patron, pas si grand, mais un vrai costaud, me tend une main avec la ferme intention de broyer la mienne. Je récupère mes phalanges à peu près dans le bon ordre.
  Trois, quatre blouses vertes l'entourent. Femmes? Hommes? Va savoir avec leurs masques.
  • - On va vous placer une sonde pour relier votre rein gauche à votre vessie. Attaque-t-il.
  • - Je me le suis laissé dire.
  • - Cette sonde, coudée à ses extrémités...
  • - On m'a fait un dessin. L'interrompe-je.
  • - En ce cas, reste à déterminer la couleur de l'objet.
  • - Jaune! Jaune! S'exclame le collège de blouses vertes. Ce qui me permet de reconnaître les infirmières candidatent à "Bojangles"; Mais également, participe à mon ignorance des autres couleurs susceptibles d'égayer la circulation de mes urines.
  • - Vous habitez où? Me lance le maître de cérémonie.
  • - A Lanvollon.
  • - Pourquoi Lanvollon?
  • - Avant j'étais en région parisienne.
  • - Vous n'étiez pas mieux à Paris?
  • - J'étais dans le 93.
  • - Je comprends mieux, Lanvollon.
  M'énerve. M'énervent tous. Qu'est ce qu'ils ont contre Lanvollon, fleuron de la Bretagne? Un de ces villages qui font la beauté de notre France; Que la plupart des critiqueurs sont incapables de situer sur une carte. Bon, je me calme. Ce n'est pas le moment de me mettre à dos ce type. Allez Francis, fais risette au monsieur. Trop tard. Me voici parti dans les vapes.

Le réveil est impec. Je suis exactement au même endroit dans la salle de réveil. Je dois avoir une place réservée. Maintenant ça usine. Pas une infirmière le nez en l'air. Ça ne rigole plus. Le Big Boss fait usage du bistouri. Tous, comme pour la grande messe se pressent afin de l'assister. Sans moi. On me fait réintégrer la chambre. Juste un message à Jos afin de lui dire: "C'est ok". Et bonne nuit les petits.

* * *

. . .

L'aventure Humaine

HISTOIRE de SEXE II

author01 Francis Hop 26 Avril 2016 Lecture 10 minutes


* * *

Mercredi

  Les ténèbres ne m'ont pas réussis. Passé la nuit à tenter d'uriner dans le pistolet. Résultat: Macache. Rien. Pas la moindre goutte. Alors, au petit matin je fais deux tentatives sur le siège des toilettes. A part le litre de sueur qui a inondé mon front, rien ne se déverse dans le réceptacle.
  A ce moment là, j'ai commencé à flipper grave. "Qu'ont-ils été faire comme ânerie ces cons là". La question est de mise. A mon beauf, ils lui ont mis une sonde externe, et pas à moi. Pourquoi? C'est une mode? Vais-je bientôt entendre chanter des hymnes funèbres au fond d'une boîte en chêne?

  Ainsi mis au courant, l'infirmière est revenue au bout d'une heure me poser une sonde. Une heure, c'est long à attendre pour pisser.
  Là encore, plus de peur que de mal. L'opération n'est pas des plus joyeuses, ni des plus douloureuses. Par contre on se demande si on est toujours écouté par les toubibs. J'avais bien signalé mes problèmes de prostate. Je n'ai jamais consulté à ce sujet, mais les conséquences de son gonflement sont une évidence pour son utilisateur. Point besoin d'aller se faire palper le derch par son toubib. On urine par passe. Si vous préférez, en saccade. Le jet, sur lequel on perd pouvoir de la variation du débit, est faible. Si autrefois vous vidiez votre vessie en trente secondes, à présent il vous faut près de deux minutes. Quatre fois plus long. C'était clair que la prostate n'allait pas aimer tout ce cirque. Une vessie remplie à outrance. Un rein qui ne désemplit pas. Et en plus, on se permet de venir mettre un corps étranger dans tout ça.
  Tiens. Mon nom est inscrit sur le petit tableau face à mon lit. Idem que pour "Milieu" et 'Fenêtre". Ils devraient aussi y mettre le prénom. Le prénom évoque souvent un ami, parent, voir connaissance. Ce qui fait qu'on crée de suite un lien mémo-technique.
  "Fenêtre" ne semble guère en forme. Il reste la bouche ouverte, d'où, par intermittence, fusent moult râles. L'infirmière découvre son lit, ce qui laisse apparaître une flaque d'urine. Elle s'en va requérir une aide soignante afin de changer les draps.
   Arrive une grande efflanquée, les cheveux en bataille, de grosses lunettes de guingois accrochées à son nez, de moindre envergure à celui qu'évoque Cyrano; Mais guère. Le tout doté d'une voix de stentor.

  • - Qu'est-ce que vous avez fait là? C'est pas possible.
  • - ...
  • - Il y a de la pisse partout.
  Evidement qu'il y a de la pisse partout. Son robinet de sonde était mal vissé. Et de surcroît, c'est pour cela qu'elle est là. Ceci a perduré sur le même ton au long de son intervention. Fenêtre" ne bronchait pas. Il se trouvait ailleurs. La mégère pouvait faire son cirque, il s'en foutait. J'ai failli intervenir. Grace à l'expérience j'ai appris à contrôler mes émotions. En cas contraire, je suis certain que l'affaire aurait tournée vinaigre.

  Jos est venu l'après midi avec une belle sœur. Bizarre notre couple. Nous faisons preuve de tendresse par sms, et restons sur notre réserve face à face. Surtout, soumis à la vue d'autrui. Peut-être le fait de s'être vouvoyé trop longtemps. Près de vingt ans, au travail. Je désirais montrer l'exemple à l'équipe. Quant à Jos, bien éduquée par ses parents, savait pertinemment qu'une femme doit faire preuve de réserve, en toute circonstance. Nous voilà bien avancé.

  "Milieu" nous a quittés pour une autre chambre. Se laver les pieds dans une bassine l'indispose? Monsieur préfère peut-être une douche attenante à la chambre? Bon zigue tout de même, m'a laissé la télécommande de la télé en précisant:

- C'est celui qui était là avant, qui a payé l'abonnement jusqu'à dimanche.
  Actuellement, la télé très peu pour moi. Malgré que le beauf m'ait indiqué de la boxe sur la 21, extinction des feux 20h30.

Jeudi

  Matinée normale. Prise de sang tous les jours. Moi qui ai horreur de ces pratiques, me trouve obligé de faire bonne figure devant ces dames. J'ai trouvé la parade pour ne pas "tomber dans les pommes". Suffit de regarder à l'opposé de l'aiguille intrusive.
  Un autre toubib est venu à mon chevet recueillir mon diagnostique concernant l'éventualité d'une prostate défaillante. Mais avant s'est cru obligé de poser des questions :
  • - Papa Maman avaient des problèmes de calculs?
  • - Je ne sais pas.
  • - Des frères des sœurs?
  • - Trois
  • - Ont-ils des problèmes de calculs?
  • - Je ne sais pas. Ça fait 40 ans qu'on s'est vu.
  • - Fils? Filles?
  • - Une fille.
  • - Des problèmes de ce côté là.
  • - Je ne sais pas.
  • - fils?
  •   Malgré que je la voyais venir, cette question, ça fait mal de répondre.
  • - J'avais.
  • - Ça fait longtemps?
  • - Six mois.
  • - De quoi?
  • - Des accidents de la vie. De l'alcoolisme.
  • - Ah! Vous voulez dire, il y a six mois.
  • - Oui. Il avait 47 ans.
  •   Percevant le trouble de ma voix, il redirige l'entretien sur ce qui nous réunit:
  • - Il faut s'occuper de cette prostate.
  • - Je préfère plus tard. Elle ne me fait pas mal.
  • - D'accord. On va vous donner des médicaments.
  • - Pour la faire rétrécir?
  • - Exactement.
  A onze heures, passe la personne chargée de recueillir les menus pour trois jours, armée d'un chariot destiné au transport d'un ordinateur. Est-ce la sœur de la furie d'hier? Même coiffure. Mêmes lunettes. Mince! C'est elle qui nous parle doucement, de plus, avec le sourire. Bon d'accord. Mon descriptif d'hier n'est pas objectif. Je suis parti pris. Et alors?
  L'après-midi Jos est venue avec une belle-sœur. Jos m'inquiète. Elle serait bien mieux à se reposer à la maison.

Vendredi

  Ce matin c'est la forme. Ce qui semble être le cas de "Fenêtre" qui réagit à son nom. Par contre, idem la veille, il ne mange rien. Hier, même lorsque son téléphone sonnait il restait amorphe. Jos, lors de sa visite a proposé de lui donner le combiné; Il a refusé. Est-il vraiment dans le potage ou "Je suis fâché"? Peut-être les deux.
  Les aides soignantes viennent vider les poches d'urines. Ce que, même les infirmières, n'hésitent pas à faire, si il le faut. On se demande la motivation de ces personnes. On va dire le salaire: Mille cinq cents euros par mois? Faut chercher ailleurs. On va dire les horaires aménagés : Trois huit et garde de nuit de temps à autre. Les jours fériés, les week-ends, le matin très tôt, le soir très tard, sans oublier quelques remplacements.
  Ce qui explique qu'il soit très rare de voir, en l'hôpital, des infirmières au delà de quarante ans.

  Pas de prise de sang aujourd'hui? Ils m'ont oublié ou quoi? Ce n'est pas moi qui vais aller leur rappeler.
  Tiens. Un nouveau toubib. Ce dernier m'informe qu'on m'enlève l'appareillage ce matin. Ce qui ne me réjouit guère. Puis passe à "Fenêtre".

  • - On ne va pas pouvoir vous garder.
  • - Ha...
  • - Ni vous envoyer en milieu médical.
  • - Ha...
  • - Il va falloir retourner chez vous.
  • - Ha bon.
  •   Le toubib part en baissant la tête, tout en maugréant:
  • - Les politiques disent qu'il se trouve trop de lits dans les hôpitaux; Mais nous, on en a pas assez pour les patients.
  • -Bien résumé. Ne puis-je m'empêcher de lui lâcher au passage. Ce qui porte un demi-sourire à ses lèvres, mais dans ses yeux, j'y lis une profonde tristesse. (De voir notre société se désagréger, sous l'action corrosive de nos élus et de l'administration? NDMM)
  Arrive la préposée à l'extraction de ce qu'ils m'ont enfoncé dans la verge. Verge qui, si elle continue de se rétracter ainsi, va ressembler à un deuxième nombril.
Bon l'opération n'est pas si douloureuse. Pas plaisante non plus. L'infirmière jette un œil sur la couverture du bouquin posé sur ma table de chevet, m'informe:
  • - J'ai le même à la maison.
  • - Je ne l'ai même pas commencé.
  • - Ça fait passer le temps.
Exact fillette. Lire fait passer le temps.
Mais vois-tu, quand on prend de la bouteille,
Ce temps, on cherche à le retenir.
C'est l'âge qui nous fait comprendre
Qu'il faut en apprécier chaque portion.
Bien tard... On sait. Le temps ne passe pas.
C'est nous qui passons.

  Jos s'en est venue, comme d'habitude, accompagnée d'une autre belle sœur.
Mystérieuse, elle m'annonce qu'on me recherche.

  • - "Combien lui dois-je, à cette personne?" Ai-je ironisé.
  • - "Pas grand chose. C'est la Normandie qui s'est déplacée, pour ne pas me laisser seule. On a dit au petit, qui te cherche partout, que tu es parti travailler."
  Normandie, surnom de son ainé, accompagné de son fils, le denier de mes petits-fils! Ça me fait deuil de ne pas les voir.

  Le soir, "fenêtre" me surprend. A la personne qui s'excuse de servir le potage avec retard, je lâche un:

  • - "On s'en est rendu compte"
  • Aussitôt complété par "fenêtre":
  • - "Ça nous a fortement contrariés"
  Une heure plus tard, le même sonne l'infirmière. A l'aide soignante déclare avoir mal au ventre. L'infirmière arrive, regarde et lui dit:
  • - Très bien. Ne vous inquiétez-pas, on revient de suite.
  •  Ce qui est exact. Deux femmes de services arrivent tout en clamant:
  • - Mais pourquoi dire avoir mal au ventre? Suffisait de dire "j'ai fais caca au lit".
  Bonjour la discrétion.

 Juste avant l'extinction des feux, je refuse le doliprane. Par contre demande un laxatif. Depuis mardi rien de ce côté là. Je commence à craindre des soucis. Tu ne vois pas qu'ils se mettent à m'y enfoncer une canule? A moi qui ai toujours refusé qu'un toubib opère un touché rectal! N'importe quoi.
  Toute la nuit j'ai vraiment regretté le doliprane; Un peu moins le manque d'effet du laxatif.

Samedi

  Ce matin "Fenêtre" accepte de manger une biscotte. L'infirmière découvre son lit inondé. Cette fois, l'ensemble des intervenants fait preuve de retenue. Un seul commentaire:
  • - Ce doit être son robinet qui a un souci.
  Je rêve? "Fenêtre" vient de s'emparer du livre posé à ses côtés; Sur lequel je lorgne depuis le début. D'au moins quatre cents pages, l'engin. Je me demande ce dont il en retourne. J'ai juste réussit à saisir, écrit en gras au dos de couverture:
" T. HOMARD"
 Un traité de cuisine? Le pseudonyme de l'auteur, qui a signé son œuvre du nom d’un crustacé? En tout cas, "Fenêtre" lit sans lunettes. D'accord, seul son nez s'oppose à venir plus près du bouquin, mais, contrairement à moi, c'est sans lunettes.

 L'après-midi Jos est venue avec la benjamine de la fratrie. Fratrie composée de sept sœurs et trois frères. Donc pour moi, dix-huit personnes à faire la bise. Imaginez les réunions de famille, vu qu'les enfants assurent la descendance. Si à midi vous dites bonjour à tout le monde, il vous faut aussitôt dire au revoir, pour partir à 23 heures.

  Au moment d'inviter les filles à regagner d'autres lieux, d'autres paysages, arrivent les "Pignon" Surnom du beauf catastrophes. Le couple arrive à pied de chez "Leroy-Merlin". Ça fait une trotte, mais ils ont la forme. Si vous ne connaissez rien aux camions, un quart d'heure de ballade en voiture avec lui vous instruit sur le sujet.

"Tiens, regarde en face! Encore un polack. Et là, ce Mercédès, c'est P'tit Jean. On a bossé ensemble chez Romain à Ploumagoar. Mais... Mais derrière nous, c'est Paulo! Il bosse encore? Je le croyais à la retraite. Ce con s'est mis dans le fossé le 14 octobre 1997 avec son Volvo. J'm'en souviens comme si c'était hier, parce le midi même on a bouffé coude à coude chez Lucette. Un routier sur la 764, à Montrichard. Et..."

  Je veille jusqu'à 23 heures. Bicause "The Voice". Ils sont vraiment bons tous ces jeunes. Bien qu'à moi, Yves Jacques, après une de mes prestations, m'a lancé:
  • - "Si un jour je perds Johnny Junior, c'est toi, Francis que je prends."
  ... Vous croyez qu'il se foutait de ma gueule?

Dimanche

  Rien. Si ce n'est la visite de Jos à 18h 30. Elle doit trouver qu'elle n'est pas assez crevée. Accompagner les gosses à Paimpol, pour la fête de la coquille ne lui suffit pas? Que c'est têtue une bonne femme.

  22h 30. Je me demande ce que je fais encore à taper sur le clavier de cet ordinateur. Bonne nuit.

Lundi

 Cette nuit s'est révélée pénible. Surtout pour "Fenêtre". Son estomac semble lui jouer des tours. Bénéficiant d'une écoute involontaire, on regrette encore un peu plus de ne pas dormir.
  Le lit de "Milieu" est toujours vide. A-t-il déjà été rayé des effectifs?

  C'est "La Furie" qui sert le petit déjeuner ce matin. C'est une femme tout à fait charmante. Je dois reprendre son descriptif de mercredi. Oui... Il le faut. Mais je ne le ferais pas. Je me connais. Trop fainéant pour ça.

  Depuis le début de la semaine, tout le personnel hospitalier insiste sur le fait qu'il faut boire au moins un litre et demi d'eau par jour. Moi qui n'ai jamais soif, obéissant à cette recommandation, je me retrouve soit le verre, soit le pistolet en main. Je me demande:
S'ils s'appliquent le même traitement, comment font-ils pour trouver le temps de travailler?

  La kiné est venue proposer ses services à "Fenêtre" qui, sèchement, l'a envoyé promener.

  • - Je vais en parler au docteur.
  • - Allez parler à qui vous voulez.
  Arrive une infirmière spécialisée. Elle parvient à le faire parler. Le début de l'entretien est difficile. "Fenêtre" se montre hostile. Sarcastique. Puis petit peu à petit peu, accepte le dialogue.
  • - "Il vaut mieux partir. A quoi sert de continuer?"
  • La femme essaye du côté enfants. "Fenêtre" reste le même. Avec les petits enfants, il s'ouvre enfin. C'est un problème de couple.
     A la fin, l'infirmière demande:
  • - Je pourrai revenir?
  • - Non, non et non!
  • - Vous préférez ne pas me revoir?
  • - ... Si. ... Revenez quand vous voulez.
  Quant à moi, je commence à me demander si le toubib va trouver le chemin de la chambre. Il est midi. Depuis trois jours, je suis ici juste pour dormir et bouffer. Ce qu'il m'est possible de faire à la maison.

  A treize heures arrive la délivrance:

  • - "Vous pouvez rentrer chez vous. Rendez-vous le mois prochain."

  Bof... Ils viennent de me téléphoner. Il faut y retourner demain. Je suis parti sans passer au secrétariat. Il paraît qu'il faut signer des papiers. Prendre rendez-vous, et plein d'autres choses.
  Vous ne trouvez pas qu'ils sont compliqués, ces gens là?

Francis.

* * *



L'aventure Humaine.

La Madone
du R.E.R

author01 Francis Hop 8 février 2016 Lecture 2 minutes

1,80€?

Ça doit bien faire 15 ans que Max n'a pas emprunté un transport en commun. Alors, le prix du ticket le surprend : 1,80€! Rien que ça. Net = un quart d'heure de travail payé au smic! Quand j'étais môme, 7 à 8 minutes suffisaient. Et ils prétendent que la vie n'a pas augmentée...
Ce matin, pas grand monde sur le quai du RER de cette gare de banlieue. C’est vrai qu’à 10h le matin, la population laborieuse s'active à produire, tandis que les oiseaux de nuit ne sont pas encore levés. Il fait bon respirer l'air froid et sec de ce mois de Février. Un peu trop doux tout de même. Les fleurs du jardin sont déjà formées. Si mars arrive avec ses gelées ça risque de faire mal. En parlant de fleur, celle qui est assise sur ce banc en est une des plus belles. Je ne sais pourquoi j'associe les traits de son visage à La dernière des madones de Raphaël , peint à la Renaissance. Par contre, cette jeune personne ne date pas de cette époque.

15? 16 ans peut-être. De grands yeux soulignés de sourcils prolongent cette profondeur du regard qui donne envie de s'y noyer. L'effet provient du contraste entre la blancheur du visage, à peine marqué d'un trait par des lèvres non dessinées, et la flamboyance d'une chevelure rousse retombant simplement jusqu'aux épaules.

Ha! Voilà le dur. Cinq wagons seulement; Les convois sont plus courts aux heures creuses. Trois à quatre sièges sont occupés. Je choisis la banquette en bout de rame. Ce qui permet d'observer la jeune Madone assise à l'autre bout, en contre sens de la marche. En face d'elle un homme au visage rond, épais, les yeux clos s’est appuyé contre la glace pour se mettre en état de somnolence. En milieu de rame, assises sur des strapontins deux femmes, des sacs Auchan coincés entre les jambes, s'échangent une recette culinaire. La palabre s'accompagne de quelques grands gestes circulaires, ce qui apporte la chaleur de la méditerranée au débat. Juste devant moi, à deux banquettes, un jeune barbu scribouille au fusain sur une feuille A4.

Drancy nous annonce le haut parleur. Puis Le Bourget. La Courneuve. Et patatras! A peine reparti le train se trouve arrêté. 5 mn s’écoulent. Rien. Pas de message pour dire ce qui se passe. Ils se foutent de nous à la... C'est reparti. Enfin! J'ai eu peur d'une de ces grèves surprises. Voir d'une manifestation. C'est la mode. On est pas content? Vite, on va bloquer train et, ou, RER. Suffit de descendre à 2/3 sur les voies.
A l'annonce de La Plaine-Saint-Denis Le barbu se lève. A la main son dessin reflète admirablement le visage de la Madone. Il le tend vers cette jeune personne qui hésite à le prendre. Elle le remercie d'un sourire... Mais d'un de ces sourires qui vous font regretter de ne plus avoir 16 ans. Les portes s'ouvrent et le jeune homme descend.
Lorsque les portes se referment, tous dans le wagon, y compris le dormeur avons un sourire d'accroché à nos lèvres :

Celui d'une Jeune Madone.
Flowers

Francis.

* * *



L'aventure Humaine

Bon Anniversaire
MAMY

author Francis Hop Francis Hop 19 septembre 2015 Lecture 4 minutes

Un rideau de larmes instables
Vient à troubler ses yeux pâles.
Pierres précieuses inestimables
Qui regardent... Elle, qui attend
Entre le lit et la soupe préparée,
D'être shootée aux médicaments
Pour s’évader; Afin de pouvoir rêver.

Nous étions tous contents le jour des 94 ans de mamie. La table comptait bien plus que trente couverts et, Émilienne se trouvait installée à son bout. Cette femme, ce chêne qui en avait impressionné plus d'un, moi y compris; Il y a bientôt 25 ans de cela.
A l'arrivée en cette campagne Bretonne, je me sens comme perdu. Ce qui me fait dresser encore plus sur mon siège d'automobile, afin de faire face à l'inconnu : La belle famille.

Une sorte de grand bouvier, l'air pas commode garde l'entrée du chemin. Heureusement qu'une chaîne l'empêche d'approcher. La maison, plantée sur un hectare se trouve légèrement isolée ce qui, en contrepartie, offre l'avantage de pouvoir se garer facilement. Jos, ma compagne, riant sous cape de me voir ainsi dans mes petits souliers, moi la grande gueule, passe devant pour ouvrir la porte.
   - "Bonjour! Il y a quelqu'un?"
La casquette à carreaux vissée sur le sommet du crâne se précipite en ses bras le maître du lieu : Geoffrey, répondant au surnom de Jojo. Le père d'une lignée de dix enfants dont sept filles; Et, comme vous l'avez deviné, trois garçons. Le bonhomme est "rond". Ne vous méprenez pas. Il n'est pas bourré. Il est rond. Rond de visage, d'épaules, de ventre et même de par son sourire. Dés le premier coup d'œil on sait qu'il s'agit d'un brave homme, pour qui, le mot bonhomme prend toute sa signification.
Il me toise. Je corresponds à ce que lui a rapporté sa femme : Bonhomme pas très grand, râblé, très costaud. L'inévitable se produit : il tente de me tester à la poignée de mains. A son sourire grimaçant je sais qu'il n'y reviendra pas, qu'il se trouve satisfait d'un tel homme pour sa fille. Sur le seuil de la cuisine, les mains sur les hanches, se tient Émilienne :

  • - "Vous voilà. Excusez-moi, il faut que je me dépêche."
Dit-elle en embrassant sa fille. Puis, tourne vers moi son regard... Sa défense. Ce regard qu'elle a toujours, au long de ces 50 dernières années, essayé de rendre le plus dur possible. Je la fixe. Que faire? Lui tendre la main? Je vois son hésitation, ce qui me permet d'en profiter pour déposer un baiser sur sa joue. Un peu surprise, me le rend. C'est ainsi qu'est né l'une des plus belles amitiés que l'existence m'ait accordé en ce pauvre monde.
Les femmes s'enferment en la cuisine. Geoffrey fait quelques pas sur la pelouse. Je me retrouve un peu gland-gland dans le vestibule faisant office d'entrée. Autant aller rejoindre Geoffrey au jardin. Il est là, les mains dans les poches à regarder les tomates tout en hochant la tête. Je n'y connais pas grand chose en jardinage mais je me risque à un timide :
  • - "Elles sont belles"
  • - " Oui, mais la terre est sèche."
  • Voyant trôner au milieu du carré de tomates un système d'arrosage rotatif relié à un tuyau d'arrosage:
  • - "Il faut ouvrir le robinet d'arrosage?"
  • - "Oui. Si vous voulez, mais doucement."
  • Tout content de rendre service, je courre le long du tuyau de caoutchouc, à la recherche de son robinet d'arrêt. Ce qui fut vite fait. Il se trouve à 50 m de là. (En effet : Joli tuyau.) Revenu auprès du père de ma compagne, ce dernier m'indique :
  • - "Le débit est légèrement faible."
  • Évidemment je rétorque :
  • - " Je vais l'augmenter."
  • De nouveau course de 50 m jusqu'au robinet. Légère rotation de la tête du robinet. Suivi d'un prompt retour auprès du jardinier qui m'informe :
  • - " Holà, maintenant c'est trop fort".
  • De suite, j'indique :
  • - "Je vais le diminuer"
  • Course...50 m.... Robinet légèrement baissé ... 50 m Retour auprès du donneur d'ordres.
  • - "C'est bien trop faible. Il faudrait un débit légèrement plus fort."
  • Réalisant que l'ancien venait de prendre sa revanche sur notre poignée de mains "musclée", je lance :
  • - "Je crois que le débit est très bien maintenant."
  • - "Oui, c'est vrai. Il est bien maintenant."
Le temps s'est écoulé. Je me suis attaché à Geoffrey. Comme tout le monde. Je me suis attaché aussi à Émilienne par ces entretiens sur le passé, son passé qui me fascinait. Son père partageant avec De Gaulle le même prénom et la même silhouette : Charles. Une époque, un personnage. Charles parlait très peu à la maison. Il commandait d'un regard; D'un geste. Figure locale, car conseiller municipal "Républicain". Progressiste qui pressentait l'avenir de l'agriculteur par la machine. Ce qui fit qu'il investit en les premiers tracteurs et machines à moissonner. Dés 1925, ce précurseur permit aux agriculteurs à la ronde de découvrir les avantages du progrès.
Progrès ne se trouvant pas à tous les rendez-vous. En médecine notamment. On a du mal à imaginer le nombre de personnes qui, à cette époque, partaient avant 30 ans. Ce qui fut le cas de la mère d'Émilienne . Et Émilienne raconte cette jeune sœur qui passe sous les roues de la voiture du député. Sa jeunesse dans les champs. Le plaisir de rouler la brouette; D'aller chercher dans le chai, le cidre pour les adultes. L'émotion de Charles, lorsqu'arrivée à 14 ans, il la conduit à la gare pour l'envoyer à Paris. Comme la plupart des jeunes Bretonnes de cette époque, Émilienne débuta sa vie professionnelle en qualité de bonne. Un de ses meilleurs souvenirs. Il en va ainsi de son travail payé à la pièce chez Chaffoteaux.(Inventeur du premier chauffe-eau à gaz : le Tank Gaz.) Sa rencontre avec Geoffrey. La guerre. Les camps de travail en Allemagne. Les lettres. Les colis. Le mariage. Les enfants. Geoffrey artisan. Son frère tué par une voiture. La boutique. Les courses de vélos. La pompe à essence. La livraison à domicile des bouteilles de gaz. Le non droit à la prime d'alaitement pour les femmes d'artisan. La honte de se faire relancer en public par l'inspecteur des impôts:
"Madame, j'espère que vous verserez ce que nous avons convenu pour le 15."
"Monsieur, je préfère donner à manger à mes enfants. S'il me reste de l'argent, je vous le donnerai."
Le travail à la clinique en vue d'assurer les vieux jours: Une femme d'artisan n'a pas de salaire... Pas de retraite. La construction de la maison. Les fêtes familiales. Le départ de Geoffrey. Le basculement d'une vie.

Et là, se trouve en bout de table cette femme qui me regarde gentiment. Doucement. Qui sait que je sais... Sa vie.
Bon Anniversaire, Mamie.

Francis.

* * *

Horreur

La Botte
de Nevers

author01 Francis Hop 15 août 2015 Lecture 10 minutes

Je n'aime pas les chats.

Cette répulsion remonte à la prime enfance, lorsque j'ai commencé à leur botter le cul. Oh, ce n'était guère méchant. La puissance du shoot d'un gamin de 6 / 7 ans n’entraîne guère de douleur. Pourtant, tout s'est déclenché lorsque j'ai croisé la route de ce maudit chat à poils roux. Comme d'habitude, j'ai pris un élan d'environ 5 pas pour lui balancer par l'arrière mon pied chaussé de son gros godillot. Quelle erreur. Je ne l'ai pas loupé mais, emporté par mon élan, j'ai dépassé cette saloperie qui, en se retournant s'agrippa à mes cheveux afin de me lacérer le visage. Je me mis à courir en hurlant, le chat toujours accroché à moi. Il fallu, malgré l'intervention musclée de deux hommes, lui balancer un seau d'eau pour qu'il lâche prise.
Depuis, nombreux sont les gens à m'avoir appelé "Scarface".

Voici la raison qui m'a poussé à l'achat de "L'Atelier d'Artistes" à l'entrée du port du Légué. Ne vous méprenez pas. Je ne suis en rien poète. C'est elle, ma femme Amandine qui possède la fibre romantique. Elle peint, sculpte, pétrit de la terre, la fait cuire, etc. Elle donne également des cours de danse, de chant, de cuisine, de maintien, etc. Comme elle dit "Cet endroit est magique". Elle semble s'être installée sur un petit nuage tissé par ses rêves.

Moi, j'y ai créé un petit cercle d'escrime. Raison pour laquelle les élèves m'appellent Pique-boyaux. Rien de désobligeant envers un maître d'arme. En effet, je me suis engagé en cette voie dés l'âge de 10 ans. Uniquement en vue de régler mes comptes avec la gente féline; Qui me doit réparation. Étant l'offensé, me revient le choix des armes. L'heure venue, c'est Fleuret et Dague.
Amandine s'imagine que je m'ennuie ici et, m'être enterré en ce trou perdu juste pour ses beaux yeux. Si elle savait ce qui a déclenché mon amour des lieux... Ces hangars.
Des hangars bourrés de chats. Jamais il ne m'a été donné d'en voir autant. 500? 600? Plus? Certainement. A l'allure qu'ils se reproduisent, l'avenir de mon commerce est garanti.
Que l'on ne se méprenne pas. Je ne fais de tort à personne. Ce ne sont que des chats. 15€ l'individu vivant et 6 € le même réduit à l'état de cadavre. Ce qui fait un revenu d'appoint d'environ 800 € mensuel.
Au vu de ces chiffres liés à ce marché, bien des gens hurleraient au scandale alors que toutes les secondes, de nuit comme de jour, 25 bestioles sont torturées, et ainsi tuées, dans des laboratoires du Monde sous prétexte de recherche. Ces belles âmes, ne se posent aucune question lorsqu'elles s'entourent les épaules, de la provenance de leurs fourrures. Ce n'étaient que des petites bestioles, qu'on a tué pour vous, Mesdames. Et vous, Messieurs, avez bouffé leurs carcasses.

Derrière la salle d'arme les hangars sont restés en l'état. Dans le dernier, ouvert aux quatre vents, s'entassent en un méli-mélo des vestiges de voitures et de voiliers. Tout au fond s'y trouve trois congélateurs et une nasse à chats.

  • - Amandine! Je vais faire un tour.
  • - D'accord. Mais ne traîne pas.
C'est vrai que je vais aller faire un tour du côté du port. Mais avant, direction le fond des hangars. A l'entrée, le meuble de cuisine héberge masque, gant, fleuret et Dague. Ainsi paré, j'actionne l'interrupteur électrique. Avec la lumière s'enclenche la chanson de Misraki :
* Si jamais une coquette vous demande un jour
* Quelle saison est la plus chouette pour rêver d'amour
* Ne dîtes pas qu'la meilleure date c'est mars ou fin septembre
* L'époque la plus adéquat c'est celle que chantent les chats
* A la mi-août, c'est tellement plus romantique
* A la mi-août, on fera les quatre cents coups,
* A la mi-août, tous les cœurs sont en pique nique
* A la mi-août, y'a d'la joie pour les matous
Dés les premières mesures ça part de tous les côtés. Je me prends pour Philippe le Hardi à Poitiers :
  • -Gardez-vous à droite. Gardez-vous à gauche.
A ce vieux pelé tout noir, suffit un coup de dague; Quant au sort du pommelé il est réglé au premier coup de fleuret. Le plus gros, d'un roux flamboyant, un de mes préférés, il vient de se faufiler en dessous de la carcasse de la dauphine. Le coquin est coincé, vu qu'il ne peut en sortir que côté gauche; Là où je l'attends. Je lui réserve, comme à la plupart de ses collègues, la Botte de Nevers sans aucunes parades de tierce et de prime.
Je laisse tomber la dague au sol, ce qui fait un bruit strident. Evidemment le matou bondit, ce qui me permet de l'embrocher juste au dessus des yeux.
Allez hop, les trois carcasses dans les congélateurs. Avant de partir un œil dans la nasse : Hum.. Heu.. 24... 25! Joli score. Ils vont pouvoir confectionner un manteau. Ce qui nécessite tout de même 24 chats. Avec les trois congélateurs qui débordent il était temps que le chinois vienne m'en débarrasser. Comme il m'a débarrassé de ce gamin.
Petit Paul. Oh, je l'aimais bien le gosse du Serge et de la Paulette. Serge ce marin pêcheur qui nous offre parfois, suivant la saison, une bourriche de Saint-Jacques ou quelques poissons au gré de la marée. Et Paulette qui suit les cours d'Amandine. Elle va finir par être "Prof" celle là. Mais pourquoi diantre leur gosse est-il venu se mêler de mes affaires? Je n'avais pas d'autres choix... Il n'a pas souffert. Le chinois m'a donné la main à balancer le corps dans le port, juste à l'entrée de l'écluse. Lesté de 40 Kg, le môme ne risque pas de remonter. La disparition du gosse a fait du bruit au début. Télé, radio en parlaient nuit et jour. Les flics ont fait des tests ADN, même chez moi. Pas dans l'hangar du fond. Le nombre de chats et l'odeur les ont fait reculer. Ah ces fonctionnaires... Depuis l'affaire s'est tassée. C'est du passé, n'y pensons plus.

Mais que fait le chinois. Ce n'est guère dans ses habitudes d'être en retard. Je vais voir sur les quais. Il s'amarre toujours côté Port Favigo. Rien à faire. Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas. 5 minutes que je fais tourner le démarreur; Qui ne fait rien démarrer du tout. Il faut que je porte à réviser cette saloperie de camionnette.
Bah. Ce n'est pas bien grave. C'est le genre d'incident qui rappelle la jeunesse. Je vais prendre la voiture d'Amandine. Je n'en ai pas pour longtemps. Il fait bon rouler sur les quais qui sont depuis 3 ans éclairés en cette saison. Ils veulent absolument en faire un port de plaisance. Ce qui n'est pas plus mal.
Mais où est-il allé se nicher le chinetoque? Pas ici en tous les cas. Je vais pousser un peu plus loin pour voir. Il n'est pas non plus devant la passerelle ni la pharmacie. Ce n'est pas possible. Aller, je vais me garer pour en avoir le cœur net. Merde...Devant "les Mouettes", en terrasse se trouvent attablés le grand Jacques et son équipage.

  • - Hello Pique-Boyaux. Vient prendre un pot.
  • - Bonjour les gars. Non merci. J'ai trop mangé, je fais une ballade pour essayer de digérer.
  • - Au fait, si tu le cherches, le chinetoque est à cul au hangar.
  • Je me retourne et, effectivement j'aperçois le rafiot du chinois côté quai Surcouf, à hauteur de la chambre de commerce.
  • - Que lui est-il arrivé?
  • - Je ne sais pas. Je l'ai seulement aperçu en rentrant. Il doit cuver.
  • - Je vais aller le saluer en passant. A plus.
  • - Salut à toi.
Je me retiens de reprendre ma voiture. Allons-y tranquillement. Comme si le but de cette sortie nocturne n'avait rien à voir avec mon pote Albert; Qui a hérité du surnom de chinois pour avoir vécu plus de 30 ans en l'Empire du milieu.
Que lui est-il arrivé? Il s'est pris l'hélice dans les casiers? A ramassé un filet? J'espère que ce n'est rien de grave.
Ouille! Vacherie de rails. Pourvu que je ne me retrouve pas avec une entorse. Ce côté des quais n'a rien à voir avec celui d'en face. Pêle-mêle, grues et trains y circulent. Ici c'est le domaine des puent la sueur. De ceux qui baignent dans le cambouis et le gas-oil. On n'y voit pas grand chose. Heureusement qu'une lueur émane du "Merveilleux". Actuellement, il n'a rien de bien merveilleux le bateau d'Albert, qu'il a placé au milieu du hangar. Il a dû se passer quelque chose de sérieux. Devant le hangar se trouvent alignés au moins 40 chalutiers. D'habitude, on y en rencontre à peine une dizaine. Un fioul pourri qu'on leur a refilé? Si c'est le cas il va falloir vidanger les réservoirs. Les quais vont être propres.

Ho putain! Ça fait mal aux yeux ces projecteurs qui s'allument de tous les côtés. Que se passe-t-il? Au moins 100 000 watts qui partent des chalutiers m'arrivent en pleine tronche.

  • -Alors Pique-Boyaux, on cherche Albert?
  • - Je n'arrive pas à voir... Qui me parle?
  • - C'est moi. Serge! Paulette est à mes côtés.
  • Merde. J'ai des sueurs froides et les guibolles qui se mettent à trembler.
  • - Que voulez-vous?
  • - Te parler de petit Paul.
  • Cette voix est celle de Paulette. Impossible de me retenir. Je me pisse dessus. Je m'entends répondre d'une voix chevrotante en hurlant:
  • - Mais je n'ai rien à voir avec tout ça.
  • - Manque de pot, Pique-Boyaux, aujourd'hui un bloc de ciment empêchait l'écluse de se fermer. Les mariniers ont trouvé les restes de petit Paul attaché à ce bloc.
Mes yeux pleurent, mais j'arrive à distinguer les équipages alignés en plusieurs files sur les chalutiers. Petite Chose et son frère sont là. Armand également. Deux à trois équipages se sont concentrés sur chaque pont. Ceux de Saint-Brieuc sont là. De Plérin également. Et même ceux de Saint-Quai. Le grand Jacques et son équipage sont sur "Le Royal". Ils ont dû faire le tour en bagnole.
J'en ai mal au ventre. Je transpire. Je pue. Je me suis pissé et chié dessus. Je claque des dents. J'ai peur. J'arrive tout de même à articuler:
  • - Ce n'est pas moi. Ce n'est pas moi... J'ai rien fait.
  • - Petit Paul est mort. Mort d'un coup de fleuret entre les deux yeux. On appelle ça le coup de la Botte de Nevers.
  • - Les flics! Appelez les flics. Je veux les flics...
Mais... C'est quoi? Qu'est-ce que c'est? De la musique en ces moments?
* Si jamais une coquette vous demande un jour
* Quelle saison est la plus chouette pour rêver d'amour
* Ne dîtes pas qu'la meilleure date c'est mars ou fin septembre
* L'époque la plus adéquat c'est celle que chantent les chats
* A la mi-août, c'est tellement plus romantique
* A la mi-août, on fera les quatre cents coups,
* A la mi-août, tous les cœurs sont en pique nique
* A la mi-août, y'a d'la joie pour les matous
Vite! Je me planque sous cette carcasse de chaloupe...

Francis.

* * *

Poème

PAIMPOL est
Sans Falaises

author01 Francis Hop 25 septembre 2014 Lecture 2 minutes

Ce qu'il est vilain
Ce petit homme malingre
S'en allant des souliers à la main;
Témoins du temps qu'il s'était cru malin
D'embarquer avec sa maouez et ses câlins.

Depuis, il revient
Marcher tous les matins
Depuis 30 ans comme un crétin
En cette plage du bassin armoricain,
Pour s'infliger quelques souvenirs lointains.

Au jour de la Saint-Valentin
Ils sont partis sur leur brigantin;
Alors qu'il savait le temps incertain!
Mais, ne recule Breton qui s'est fait marin :
... "Ils ont retrouvé son corps dans le Cotentin".

Les gendarmes lui ont donné en un ballotin
Quelques affaires affirmant que c'était le destin.
Puis, d'avoir trouvé en son gilet de survie, un pantin
Avec, gravé à son nom : "A mon mari, ce cher plaisantin"
Partant, ont ajouté : "Elle avait aux pieds des souliers de satin".

Ce qu'il est vilain
Ce petit homme tout éteint
Allant souliers de satins à la main.
"Assurément, encore un de ces plaisantins :
... On l'entend chantonner chanson de marins :"
  • J'aime Paimpol et sa falaise
  • Son église et son Grand Pardon
  • J'aime surtout ma Paimpolaise
  • Qui m'attend au pays Breton

  • Guidé par la petite étoile
  • Le vieux patron d'un Côtre fin
  • Dit souvent que sa blanche voile
  • Semble l'aile du Séraphin
  • Et le pauvre gars
  • Fredonne tout bas :

  • Ta voilure, mon vieux Jean Blaise
  • Est moins blanche au mât d'artimon
  • Que la coiffe de la Paimpolaise
  • Qui m'attend au pays Breton
A toutes ces femmes
Qui ont crié "Aline",
Pour qu'elle revienne.
Flowers

Francis.

* * *

l'Aventure Humaine

100 000 Morts
A Venir

author01 Francis Hop 28 juin 2014 Lecture 6 minutes

* * *

Quelle chaleur ce 27 juin. L'homme se réveille en sueur et est heureux que ce soit fini. C'était hier cette Biopsie. Méthode barbare qui consiste à aller voir avec une sonde ce qui se passe en vos bronches. Et, pour couronner le tout, vous projette une eau de rinçage. Bon, ces sauvages l'ont récupérée cette eau, sous prétexte d'analyse. Cette dernière a confirmé le diagnostic : La plèvre est bourrée d'amiante. Sur les radios il a demandé où se trouvait la plèvre : - "C'est l'enveloppe là." Lui a indiqué avec sa règle le professeur. Lui qui croyait, malgré ses stages de diagnostiqueur, que ça se limitait a une partie des poumons… Manque de pot l'ensemble est touché.

Ho! Il s'en fout un peu… Pour lui. Pas pour ses proches. Ceux qu'il aime et qui lui rendent au centuple. Ça l'emmerde qu'ils puissent avoir du chagrin à cause de lui.

... A cause de lui? Pas vraiment.
Il souhaite que personne ne vienne à son enterrement. C'est un "Bourrin". Un "Paysan" attaché à la terre. La terre de son Pays. Raison pour laquelle il veut y être enterré. Personne à son enterrement! Il ne peut imaginer que des gens viennent pleurer, être triste en le suivant. Il fut un temps ou il voulait qu'on rit et chante en l'accompagnant en sa dernière demeure. Moules et frites devaient couronner la soirée. Vieux souvenirs d'enfance à la porte de Montreuil. Les puces avec toutes ces tables devant les bistrots où, au son d'accordéons quelques privilégiés hilares mangeaient, arrosé de vin blanc, ce plat inaccessible à toute sa famille.
Mais, depuis Léon de Bruxelles a démocratisé la moule/frite et son rêve s'est évanoui.
Au fait se demande-t-il, si cette situation prématurée n'est pas de ma faute, il m'est permis d'en chercher les créateurs.

L'amiante je connais. Gamin, lors de mes premières soudures sur plomb, Papa ne voulait pas que je brûle les peintures autour du tuyau. Il fallait prendre les plaques d'amiantes, celles qu'il entreposait sous le lit de la fratrie. Ainsi on pouvait chauffer. Même jusqu'à porter au rouge ces plaques : La peinture restait intacte. Ho! Ça faisait bien quelques petites brindilles de ci de là. Mais on s'en foutait. Ce n'était pas grave… Si peu grave que mon père en est mort en à peine trois ans : Trois ans d'affreuses souffrances. A 48 ans.

Plus tard, devenu couvreur et ambitieux, j'ai voulu gagner de l'argent. Ne se trouvait guère de concurrence pour faire de la corde à nœuds. Il faut avouer qu'il fallait être con, voir inconscient, et certainement que je possédais ces deux qualités pour monter sur ces cordes qui étaient entreposées sans aucune précaution en les entrepôts des artisans. Mais il y avait la "prime de risque". Alors je m'étais fais "spécialiste" et plus particulièrement des gros diamètres : 500, 600, jusqu'à 1 m 20. Ces tuyaux d'évacuations en fibrociment des cuisines de restaurant.
Entre les deux, il était courant d'aller faire quelque couverture en fibro ondulé (Ne dites pas en tôle ondulée). Le travail est devenu bien plus facile avec l'arrivée des super meuleuses (Dites tronçonneuse si vous voulez.) ça nous a permis de couper directement sur place les emboîtements d'ondes et les plaques dans n'importe quel sens. Super. Le souci était cette poussière : On en prenait plein la gueule.

Ah. J'allais pour oublier cette cessation de production des ardoisières d'Angers, de Trélazé. Impossible d'avoir une ardoise pendant 4/5 ans. Alors, l'Italienne avec son défaut de blanchir et celle du Jura se fendant dans le sens de la longueur on s'est rabattu sur "Eternit".
Ça avait la couleur et les dimensions de l'ardoise, légèrement plus épais, mais c'était du fibrociment. Alors, on a taillé ça sur nos enclumes pendant des années.
* * *


Ce qui me fout en boule est cette mauvaise foi des industriels et ceux qui nous gouvernent. A l'occasion de mes stages de diagnostiqueur… Amiante! J'ai été sidéré lors de l'ultime stage en 2008 de découvrir les industriels Canadiens se permettant de faire procès à la France devant l'Organisation mondiale du commerce pour entrave à leur liberté de nous déverser leur saloperie. De nombreux sites Canadiens vantaient à l'époque les bienfaits de "Magic Minéral".(Tragique Minéral serait plus à propos.)
INCROYABLE, encore Aujourd'hui
Ce site canadien est identique au CPA de chez nous. Le CPA, ce deuxième lobby mis en place en 1982 par les sociétés d'amiante-ciment Eternit et Everite, (Filiales de Saint-Gobain.) afin de parer au bannissement total. Comité Permanent Amiante ou CPA, voit Scientifiques, Syndicats et envoyés des ministères concernés y siéger. L'"usage contrôlé" de l'amiante, voici la thèse de tout ce "beau" monde:
"Les produits à base d'amiante ne sont pas dangereux, suffit de prendre des précautions. Et puis ne prend-on pas des risques tous les jours ?
Douze ans. Ceci va durer douze ans en notre beau pays de France, alors que la plupart des pays d'Europe interdisent l'utilisation du "magic mineral". Minimisation du risque, prépondérance des impératifs d'une économie nationale au détriment de la santé de milliers de personnes, pouvoirs des lobby, incompétence des autorités sanitaires.

A ce jour le gouvernement fédéral a fait volte face… à moitié. Depuis 10 ans le Canada retire le minéral de ses propres bâtiments mais continue d'exploiter et d'exporter le minerai controversé principalement dans les pays en voie de développement.

L'Inde, le Brésil, le Kazakhstan, la Chine, en tout près de 60 pays, principalement en Asie, en Afrique et en Amérique latine. A-t-on expliqué aux ouvriers de ces pays, qu'une fois inhalée la poussière mortelle, il est impossible pour le corps de briser les fibres en vue de les éliminer? Ce qui conduit finalement à des cicatrices graves entrainant la mort.

Selon le gouvernement Canadien, le chrysotile, ou amiante blanc est sûr à utiliser si l’on respecte les pratiques et règlements appropriés. Idem : Qui inculque et donne les moyens à ces ouvriers d'appliquer ces règles?

En juin 2011, le Canada a été réprimandé pour s’être opposé, une fois de plus, à l’ajout de l’amiante chrysotile à l’Annexe III de la Convention de Rotterdam de l’ONU. ( Convention, qui est entrée en vigueur en 2004, encourage l’adoption de procédures d’étiquetage et de documentation dans le commerce international de certains produits chimiques dangereux en vue de protéger la santé des personnes et l’environnement de leurs incidences néfastes. L’annexe III énumère les produits chimiques "qui ont été interdits ou strictement réglementés par les Parties pour des raisons de santé ou d’environnement".)

La plupart des pays développés, dont le Japon, l'Australie et l'ensemble de l'Union européenne, ont interdit la substance. Seul les USA n'ont pas interdit complètement l'utilisation de l'amiante.

Et puis, Dernière nouvelle :
La production canadienne de l'amiante va augmenter dans les années à venir : le gouvernement du Québec a donné un appui conditionnel à un projet pour relancer la mine Jeffrey.
Un consortium d'investisseurs a demandé à la province de garantir un prêt de 58 millions de dollars qui serait utilisé pour convertir la mine à ciel ouvert en une exploitation souterraine et, ainsi multiplier la production par dix.

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Ajout mai 2016: Finalement, il a été décidé d'exploiter seulement par intermittence la mine Jeffrey. Mine d'amiante gigantesque: 2 km de diamètre sur 350m en profondeur. (Les actionnaires, propriétaires de Mine Jeffrey veulent recevoir un dédommagement pour "manque à gagner"!)

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Ce minéral a été tissé dans les vêtements, utilisé pour isoler les bâtiments et même mélangé avec de l'eau en tant que jeu de pâte pour enfants.

En 1996, l'Inserm estimait à 100.000 le nombre de Français qui devraient mourir d'ici 2025 d'avoir inhalé cette fibre cancérigène dont on connaissait pourtant la toxicité dès le début des années 60. Et même bien avant : Les maladies liées à l'amiante sont connues depuis le fort longtemps. Les archives font ressortir qu'aux Etats-Unis des esclaves qui tissaient de l'amiante pour confectionner des vêtements sont tombés malades puis en sont morts. Ce qui a été appelé "Maladie de la respiration."
L'américain, le Dr Irving Selikoff a fait le lien entre l'amiante et des maladies mortelles en 1954. Après avoir suivi 18 travailleurs de l'amiante pendant 15 ans, il a découvert que 12 des 18 mineurs étaient morts d'amiantose ou de cancer. (Imaginez à l'époque, l'enfer orchestré par le monde de la finance qu'a dû vivre ce chercheur.)

Les résultats, de la plupart de ce qu'on connait de cette maladie aujourd'hui, ont été publiés dans le volume 132 des Annales de l'Académie des sciences de New York en 1965. Dire qu'il nous a fallu plus de 10 ans pour commencer à le prendre en compte. Commencé seulement. Petit à petit… - Bien trop lentement pour nombre d'ouvriers. - Bien trop vite pour certains industriels.

    Sortant de sa torpeur l'homme s'étire. Puis d'un ton décidé grommelle :
  • - "Bof"
  • Se lève et regarde par la fenêtre.
  • - "Hum. Le temps me paraît instable. Il faut me dépêcher de tailler la haie, si je veux pouvoir passer la tondeuse avant qu'nous arrive la pluie."

Francis.

* * *

Poème

L'An 2100
Un Enfant...

author Francis Hop Francis Hop 24 mai 2014 Lecture 2 minutes

► L'an 2100. Un enfant...

Explore son grand livre d'histoire
Ouvert aux années des 30 glorieuses
Ouvert aux années des 50 piteuses.
Ouvert à la grande période de foire :

  • _ Celle de la décadence du cerveau humain.
  • _ Celle de la décadence des civilisations.
  • _ Celle de la décadence de la procréation.
  • _ Celle de la décadence de l'idée du bien.
Ainsi disparut l'identité de langue et de culture,
Par l'Invasion des ignorants, forts de leur micmac
Qui fit se noyer les nations en un immense cloaque,
Provoquant l'appauvrissement de toutes les cultures.

Occultés les grands maîtres à penser et à réfléchir,
Vint le règne des envies, au détriment des idées,
Grace à la promotion médiatique des excentricités
De drogués ou, et, alcooliques en un immense délire.

Années qui estompèrent toutes les valeurs morales.
L'excellence fut noyée par l'universelle médiocrité
Qui prit racine, en priorité chez les plus diplômés,
Avec nivellement par le bas pour seul cap amiral.

Dotés du même préfixe, consommateurs et concitoyens
Virent le triomphe d'arrivistes, ambitieux et amoraux,
Instituer la loi du plus fort, digne héritière des bistrots
Avec, mensonge, fourberie et bêtise pour uniques moyens.

Période où fut condamnée en justice toute idée
De ceux exprimant opinion divergente du gotha;
Pour qui le droit est absent. Ainsi, se fait quota
De bonne conscience, pour l'élite auto suicidée.

Son apogée, fit aux parasites sociaux la part belle,
Ainsi qu'a toutes les sirènes de l'intérêt et du profit.
Esclave des énergies fossiles; Puis de la démographie,
La morale perdant tout crédit fut jetée à la poubelle.

Hommes, femmes, sans avoir appris ce qu'est le bien,
Fit que tout sans aucune exception devint monnayable.
Transformé l'admirable de l'humain, en un pitoyable
Robot, étranger à l'intelligence : Un monde kafkaïen.

Francis.

* * *

Poème

Le TEMPS
* * *

author Francis Hop Francis Hop 17 mai 2014 Lecture 2 minutes

* * *

ecole
A d'autres, Toi mon enfant, je vais confier
La noble mission de bien t'éduquer.
Le temps, contrairement à ce qu'on va t'enseigner,
N'est pas toujours d'une même durée.

Le début de la vie
Nous suffit. On vit.
Le temps n'a aucune importance.
Période innocente de l'existence.

Deuxième décennie passe lentement.
Bien trop lentement.
On veut se projeter en avant.
En nous, s'agite, le combattant.

Phénomène de notre cerveau béant,
Aux alentours de nos 25 / 45 ans,
On ne vieillit plus annuellement
Mais, par tranche de 10 à 15 ans.

Enfin, en fin, dans bien longtemps,
Vient ce temps où, on retient le temps.
Et cette vérité que nous payons comptant :
Le temps, ce transformiste est un charlatan!

N'oublie jamais mon fils le temps.
Le temps,
De toi, de ton action se fait le résultant:
  • - Négligé va devenir hésitant.
  • - Mal préparé se fait inquiétant.
  • - Voir jusqu'à être débilitant.
  • - Il sait te dire : "Et pourtant...

  • - Réfléchi, me fait être consistant.
  • - Attentionné je peux être chantant.
  • - Droit, franc, je deviens éclatant.
  • - La morale me fait devenir épatant.
  • - De même, l'amour me fait haletant.
  • - Tel ton cœur, je serai palpitant.
  • - Partagé me fait éternel printemps."
De ce court voyage à te raconter, mon enfant
J'attends que tu sois devenu "mon petit géant".
diplome
Plus âgé, je te dirais ce qu'est le temps;
Une de ces inventions humaine consistant
A tout mesurer. Y compris le plus important:
Nous, et notre vie robotisée noyés en l'océan
D'incertitudes… Livrés aux mains du temps.

Francis.

* * *

heureux

Poème

MAURICE
* * *

author Francis Hop Francis Hop 10 mai 2014 Lecture 2 minutes

* * *

Cette soirée embaumait bon le thym,
A la terrasse du café de l'accastillage.
Bien calé dans cette chaise de rotin,
Bras ballants, la tête dans les nuages,
Je rêvassais lorsque cette cloche vint
S'affaler à côté de moi, sans ambages.

Son chien s'étendit à ses pieds; Chaussés
De ce qui peut avoir été des basquettes.
Et, passant sa musette par-dessus la tête
Tombe chapeau crasseux tout défoncé.

    Le serveur arrive en trombe tout rouge:
  • - "Et alors! C'est pour quoi?"
  • - "Bonjour. C'est combien le verre de rouge?"
  • - "2€ 50!" répond-il narquois.
  • - Et le ballon de rouge?
  • - "3 €!" S'impatiente le serveur en tortillant son gilet,
  • - "3 €... Mettez-moi un verre de rouge s'il-vous-plait."
Au moment du départ de l'homme étrange,
Remisant musette au cou et galure en hure,
Tous les témoins de la scène s'échangent
Regards et mimiques assortis de murmures.

L'homme plonge une main en sa poche…
Y puise pour la soucoupe quelques pièces.
Replonge, et, retourne même cette poche
Pour y trouver l'appoint d'une ultime pièce.

Son chien se lève. Alors s'ensuit un tonitruant
"Buona Sera" avec agitation de coiffe en saluant.
Le serveur accourt, bouscule l'homme en passant,
Afin de venir vérifier l'exactitude de ce règlement

Splash!

Fait sur la table la soucoupe retournée.
Pour être témoin, tout le monde s'est levé.
Et comme un seul homme se met à compter :
  • - "Une pièce d'un euro"
  • - "Une pièce d'un euro"
  • - "Une pièce de 50 cents"
  • ???
  • - Une autre pièce de 50 cents!...
L'homme avait suffisamment pour un ballon :
Pour laisser un pourboire n'a pris qu'un verre!
Penauds, tous les spectateurs ont repris un verre
Et tous, pour une fois ont laissés, Oui mon colon,

Dans la soucoupe une petite pièce... 50 cents
L'habit masque l'homme;
L'homme et son cœur.
L'acte dénude l'homme;
L'homme et son cœur.

Francis.

* * *

Poème

Les Sables
du Temps

author Francis Hop Francis Hop 3 avril 2014 Lecture 1 minute

* * *

Lorsqu'il y a trop d'habitudes,
Finit par s'installer la solitude.
De nouveau m'en vient titubant
M'affaler monobloc sur ce banc.

Parce que c'est là, trop souvent
Que depuis longtemps j'attends
La présence; Le retour de l'absent.
C'est ici que je viens me réfugier
Chaque fois que j'ai envie de rêver.

Mon esprit fuit ce cerveau
Pour s'en aller peindre le ciel
D'un immense jour nouveau
Flambant le blanc immatériel.
Oui, Chacun peint ses maux
Avec la palette de ses mots.

Les miens, souvent se font des croche-pieds.
Ils tonnent parfois dans un silence nécessaire
Pour s'étaler noircis sur une feuille de papier,
Tels des enfants chantant aux anniversaires.

Ces mots forment comme une fuite
De pensées que j'emprisonne en moi.
De ceux qui forment l'immense suite
De souvenirs qui me mettent en émoi,
Rêvant qu'enfin mon esprit fasse le vide.

Telle la flamme d'une bougie qui scintille,
Pour rompre toutes ces chaînes de pacotille,
L'illusion d'en finir avec ce mélodrame,
S'en vient enlever les épines de mon âme.

Dans cette bouteille jetée à l'eau,
Rien d'autre que ce petit mot :
  - "Oui, chaque mot peut-être joli,
Suffit d'y mettre un peu de poésie."
Dans cette bouteille jetée à la mer,
Du livre d'une vie, doux-amer :

-" Quoi qu'il arrive, la vie fait qu'avec 'L'autre'…
La fin d'un chapitre est toujours le début d'un autre."

Francis.

* * *

Coup de Gueule

Les derniers Nobles
Sont pêcheurs de Coquilles

author Francis Hop Francis Hop 10 octobre 2014 Lecture 4 minutes

Flowers Seuls, deux hommes solidaires et solitaires rapportent le résultat de leur labeur dans des sacs qu'ils entassent. Pas de triche. Pas d'adjuvants. Les fruits en direct de la mer tels que :

L'OR BLANC.

Depuis le petit matin de ce 6 octobre ils sont en mer. Bien que le temps à 9 heures ait été tout autre, tous les marins-pêcheurs de Saint-Quay-Portrieux, du Légué et de Saint-Brieuc y sont allés la chercher cette belle Saint-Jacques : Depuis le temps qu'ils espéraient le prendre, ce top départ...
En attendant le retour des chalutiers, histoire de faire quelques pas, m'en suis allé flâner derrière la criée de Saint-Quay-Portrieux.
Flowers Au retour j'ai demandé à Dédé, mon "Beauf" marin pêcheur :
  •  - "Comment se fait-il, alors que la saison n'a même pas encore démarré, qu'il puisse s'entasser en tous les ports Bretons autant de ces grands sacs industriels, d'une tonne cinq, remplis entièrement de coquilles vides de Saint-Jacques?"-
  •  - "Bof… Ceci ne représente même pas 1% du total. Le tout est pour les usines de Noël Le Graët"
  •  - " Noël Le Graët?.. Le patron du foot Français?"
  •  - "Exact."
  •  - " Que va-t-il en faire?"
  •  - " Les remplir de pétoncles et les vendre comme coquilles Saint-Jacques de la baie de Saint-Brieuc."
Voici pourquoi m'a pris l'envie de "fouiller" et de découvrir :
- l'OMC (Organisation mondiale du commerce) a dénoncé la réglementation française de 1993 sur les dénominations commerciales pour favoriser les exportations du Canada, du Pérou et du Chili.
- Ce qu'un sénateur, Monsieur Henri Weber, avait très bien illustré :
"… Confondre la pétoncle et la coquille Saint-Jacques dans une même appellation revient à autoriser la dénomination caviar pour les œufs de lump"
Ce qu'il avait soutenu pour manifester son opposition lors de son intervention au Sénat.
Question Sénat n° 18119 Réponse du ministère Agriculture

En outre, autre arnaque : le trempage.
Cette technique est illégale en Europe. Mais, et ce qui n'est pas le moindre en cette affaire, est qu’il est parfaitement légal de les vendre en Europe sous le nom de Saint-Jacques, sous réserve qu’elles aient été importées.
Le procédé consiste à tremper dans une eau additionnée d’un rétenteur la noix, qui du coup se charge comme une éponge de 20 à 30% d’eau. Alors, évidemment, la plupart des pays qui nous vendent des noix de Saint-Jacques la pratiquent : Canada, pays d’Amérique du Sud, Nouvelle-Zélande, Etats-Unis, soit environ 80% des noix de Saint-Jacques que nous consommons.

Pratiques qui ne servent que des intérêts commerciaux et dont abusent honteusement tous les industriels du surgelé, les transformateurs et, de façon générale, tous ceux qui nous préparent des plats cuisinés. C'est un véritable scandale et une tromperie pour les consommateurs. Les plats cuisinés portant la marque "Produit en Bretagne" (le phare) nommés "Coquille de Noix de St Jacques, Recette Bretonne" en sont le parfait exemple, on vous sert des noix de pétoncle du Chili dans des valves de vraies coquilles avec une recette pseudo bretonne !
Et naturellement, à l’heure de la transparence et de la traçabilité, il est toujours aussi difficile de savoir si un sachet de noix de Saint-Jacques est oui ou non "trempé" et s’il fait ou non partie des 80% de coquilles en situation de "non-conformité".
Heureusement, il n'existe pas de Coquille de St Jacques d'aquaculture *, ce sont des produits sauvages.
*Pas encore.
Dans les rayons, plus de 90 % des produits transformés sous forme de conserves, semi-conserves, noix congelées et plats cuisinés sont des pétoncles et affichent en grand sur l’emballage "Noix de Saint-Jacques" ! Les mentions "Recette bretonne", "Produit en Bretagne", les dessins de véritables coquilles Saint-Jacques, l’utilisation comme contenants de creux de coquille sont des leurres qui misent sur la renommée des véritables noix.

Chez le poissonnier, pas de problème. Les coquilles Saint-Jacques entières et vivantes sont des "vraies" ! On les reconnaît à leur coquille aux côtes en éventail, à leur couleur rouge à brun, parfois rose et légèrement tachetée. Surtout, elles ont la particularité de posséder une valve inférieure creuse et une valve supérieure totalement plate, à la différencie des pétoncles dont les deux valves sont bombées. En France, les coquilles Saint-Jacques qui mettent deux à trois ans pour atteindre leur maturité, se pêchent à la drague, d’octobre à mai. Mais les noix fraîches décortiquées, françaises, irlandaises ou écossaises se trouvent toute l’année. Attention dans ce cas aussi, les noix peuvent avoir subi un trempage – interdit en France – dans l’eau douce (plus quelques additifs pour la conservation et le blanchiment) afin d’augmenter leur poids ! Ces pratiques se retrouvent aussi avec les noix surgelées.

Flowers

Francis.

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L'aventure Humaine

Du bleu dans mon grenier

author christian Chaillet Christian Chaillet 11 mars 2013 Lecture 8 minutes

* * *

La maison bleu ciel de mon père, mort il y presque un an, transpire la tristesse d’une fin d’époque : celle des artisans, des manuels, des industrieux, ceux qui disaient « il n’y a pas de mauvais outils il n’y a que de mauvais ouvriers !». Elle trône dans une campagne assez jolie le long d’un chemin vicinal devenu, en fin de compte, une artère « primordiale » pour desservir des lotissements tous plus kitchs les uns que les autres. Elle se compose d’un sous-sol en rez-de-chaussée et des pièces à vivre à l’étage, enfin d’un grenier dans les combles. Ce jour là, je suis obligé d’y venir seule car ma petite fille hospitalisée pour quelques semaines voulait que j’y récupère des bandes dessinées. Comme je ne souhaitais pas attendre le retour de mon mari... J’ai toujours un tremblement dans le cœur et la larme à l’œil en franchissant le seuil du portail forgé par mon père.

Ce dernier avait été agriculteur et à la trentaine : ferronnier. La terre, comme le fer furent ses passions. Il leur donnait des aspects si doux avec tant de violence qu’il en avait gagné des mains qui n’avaient plus rien d’humaines. D'ailleurs c’était le genre d’homme dont seul l’aspect extérieur changeait avec le temps. Pour le mental : les croyances, les façons de faire, ce qu’il fallait penser du monde, ce qu’il fallait dire ou ne pas dire, faire ou ne pas faire et comment, il était resté le même toute sa vie. Son hostilité à tout changement qui n’était pas naturel était une légende familiale ! Ce que l’on avait obtenu dans sa jeunesse par la force de son travail on le gardait quoi qu’il arrive et si possible sans le moindre apport du modernisme. Je suis sûre qu’il pensait à notre monde et ses tentations matérialistes comme à des inventions du diable ! Je ne vous raconte pas l’installation du téléphone sur le petit meuble du couloir ! Grifette était venu s’installer à demeure. Grifette c’était l’un des noms qu’il donnait au diable.

La maison était donc à l’image de l’homme : Anachronique. Rien n’avait bougé depuis sa construction dans les années 65. Ni le tas de sable devant l’escalier, ni les "Everit" sur la terrasse. Ni la couleur des portes et des volets et encore moins le fouillis de plantes sur la gauche du jardin potager. Mais Dieu change-t-il Lui ? Quel besoin d’un ordre qui empêche à l’homme de bonne conscience de s’y retrouver dans son univers ?
Le potager justement. C’est là que je me rends en premier. C’était, avec les barreaux d’acier ouvragés qui défendaient les fenêtres, et grimpaient les escaliers pour servir de rampes, c’était disais-je son chef d’œuvre ! La perfection naturelle, une harmonie dans un monde perdu. Le visage du bonheur : les armées de légumes au garde à vous, les massifs de framboisiers, de cassis, de groseilliers en embuscade, la perfection du défilé des ceps de vignes soigneusement harnachés de fils de fer et de piquets de bois devenus avec le temps leur support de vie. Et fin du fin, la terre ! Légère, sablonneuse, blonde, nue, douce comme un corps de femme entretenu par les caresses infinies d’un homme amoureux. J’adorai y venir pieds nus en compagnie de papa pour ramasser les pommes de terre qui cherchaient à me fuir. Je LES découvrais comme un trésor en fouillant dans les trous de la fourche bêche. J’aimais particulièrement ce travail d’équipe : lui, le Neptune de cet océan, plantait son trident en souriant et soulevait la vague qui recouvrait les tubercules : le fruit apparaissait comme par miracle. Il se donnait enfin une existence que je ne pouvais que soupçonner l’instant d’avant. C’était comme un cadeau de Noël. Comme le passage aléatoire du père Noël, on savait qu’il n’y avait pas de raison pour qu’il ne passe pas mais on n’en était jamais sûr. Jusqu’à ce que les paquets magiques nous apparaissent sous le sapin. Parfois une patate restait plantée dans un des crocs de la fourche bêche. Papa l’a retirait d’un geste brusque et j’en étais attristée. Je ramenais ma récolte à la maison dans un panier d’osier. C’était lourd, c’était bon, c’était le bonheur ! Pas une herbe ne venait vivre ici sa vie insensée de parasite, pas un insecte cocufieur n’y pouvait lutiner la laitue plus de quelques heures. Le ver du poireau et le doryphore y était impitoyablement massacré par le prince des lieux, le seigneur et maître de cet univers ; mon père ! Ce héros, veillait jalousement, presque nuit et jour à la fécondité virginale de son domaine. Les légumes et eux seuls avaient le droit à leur maquillage de princesse (Nous les filles n’avions que le savon de Marseille pour plaire au soleil !). Il leur pulvérisait un nuage bleu, de la bouillie bordelaise, à l’aide d’une pompe en cuivre dont il se chargeait avec peine. Il me faisait alors penser au chevalier Don Quichotte à l’assaut de son univers secret, le seul monde de noblesse dans lequel il avait encore sa place. Sa Dulcinée, sa terre, n’avait rien à craindre : sa fécondité était assurée, le fruit de ses entrailles pouvait croître et multiplier en paix.
Le terreau de son potager était (peut-être ! je ne lui ai jamais posé la question) l’incarnation du corps fécond, mais vierge, de la mère du Christ. La terre mère pour les hommes de l’aube des temps. Et dire qu’elle était féconde n’avait pas de sens, elle était corne d’abondance. Aujourd’hui devant le spectacle de ce royaume redevenu jungle, je me baisse et dans un effort dérisoire pour retrouver ce paradis à jamais enfuit, j’arrache un ou deux pissenlits et une racine de chiendent. Je reconnais une pousse de pomme de terre au milieu de la chienlit. Et surprise ! A cet endroit un rideau de végétation recouvre le sol mais on le dirait encore entretenu. Comment est-ce possible ? Je me redresse. Impossible ? J’ai bien ma petite idée, mais...

J’ouvre la porte côté jardin avec la vieille clé de toujours. J’entre. Un bruit léger de pas, comme un trottinement d’animal, me fait dresser l’oreille. Il me semble provenir d’en haut, mais tellement assourdi que je pense qu’ils ne peuvent venir que des combles dans lesquels j’avais installé mon coin de jeune fille. Au bout de quelques instants le calme revient. Comment ne pas imaginer une famille de loirs ou d’oiseaux nocturnes ayant pris leurs quartiers dans le grenier. Inquiète j’enclenche le disjoncteur du sous-sol. La voiture, couverte d’un vieux drap joue les fantômes. La porte du cellier, menaçante me regarde d’un sale œil. Elle me fait toujours aussi peur que lorsque j’étais enfant. Je m’y rendais le soir pour aller chercher le vin que je tirais au tonneau ou un bocal de haricots verts. Dire que je remontais à l’étage en courant est faux, je devais remonter les marches en volant, car arrivée en haut, le cœur battant à rompre, je ne me souvenais plus les avoir gravies. D’ailleurs, arrivée sur le pallier, je me retournais toujours pour voir si du sous-sol ne montait pas le fameux monstre que je craignais tant et dont j’étais incapable de décrire la nature, en me demandant comment j’avais pu, une fois encore échapper à sa méchanceté maléfique. Je serrais contre ma poitrine la bouteille conquise de haute lutte, me recomposais un visage serein et revenait à la cuisine ou m’attendait toute la famille. Je tendais le vin à mon père sans croiser son regard pour ne pas me trahir. Je savais que ses yeux bleus brillaient de malice sous ses sourcils en broussaille et je ne voulais pas lui donner plus de satisfaction qu’il en avait déjà de me savoir stupidement terrorisée par les habitants imaginaires d’un cave !

Aujourd’hui je m’efforce de monter le maudit escalier marche à marche en repensant à ce chapitre peu glorieux de mon enfance. Arrivée dans l’entrée je remarque l’absence du crucifix. Seule le dessin plus sombre de la peinture porte encore les stigmates de la foi. Mon père, vous l’avez compris était croyant et pratiquant. Une foi chevillée au corps comme les ceps de sa vigne étaient enracinés dans leur sol. Et une pratique à la mesure de son caractère. Car plus important que la foi peut-être étaient les rites. Il aimait leur absolue permanence. Qu’était Dieu pour lui ? Je crois avoir compris que Dieu était acceptation. Qu’il était fier de ce qu’il avait accompli si modestement. Qu’il savait mieux que personne que le seul vrai chemin c’est la mort puis la résurrection des corps, et donc qu’il aurait à rendre des comptes ; et il s’y préparait comme se préparent les innocents : sérieusement mais la conscience tranquille !
C’est un plaisir de monter au grenier. On y accède par une échelle de bois et une trappe. J’y conserve tout mon univers d’enfant dans la première partie, le fond étant celui de mon père. Lorsque je fais pivoter la trappe je perçois l’odeur que j’aime tant : celle d’un sous-bois humide. Une lumière douce pénètre là par des vasistas placés de chaque côté du toit. Ici tout est douceur et confort. J’y ai porté des matelas, des voilages, mes livres, un bureau, et... mes bandes dessinées. Celles que je destine à ma fille sont là. Je m’assieds, en prend une. Pourquoi ne pas me reposer un peu ? Epuisée par les nuits passées à l’hôpital je prends la décision de m’étendre pour lire. L’histoire me prend aussitôt. Mais je n’ai pas tourné trois pages que le phénomène se reproduit : le bruit de course effrénée de minuscules et mystérieux personnages ou d’animaux. Je me redresse. Je n’ai pas peur.

Ils sont là ! J’en suis sûre ! Dans la partie réservée aux affaires de mon père. Je les entends se parler et rire en douce. Je me lève complètement et tout doucement, pour ne pas les effrayer me dirige vers le rideau de séparation que je tire délicatement. Et je les vois comme je vous vois : ils sont tout petit, coiffé d’un bonnet phrygien et d’une culotte blanche, leur peau est bleu-foncé. Ils me sourient tendrement, sauf un. Un grincheux. Il y a le grand schtroumpf, Puppy, le schtroumpf à lunette, et tous les autres. C’est donc bien cela. Ce sont eux qui entretiennent le jardin ! Je n’en reviens pas ! Il m’a fallu attendre trente ans pour en voir. La petite blonde me tend la main. Je lui prends volontiers. Sa peau est douce. Je m’attendais à quoi ? Elle me conduit vers un endroit seulement éclairé par un rai de lumière passant au travers d’une fente dans le mur. Tous ont suivi. Je me fige. Mon père est là, debout, il nous regarde, magnanime dans sa grandeur, comme un Roi de conte de fée ses sujet !. « C’est notre chef me dit la blondinette, c’est le chef des schtroumpfs, vous ne le saviez pas ?..... ».
Je me réveille brusquement. J’ai du m’endormir. Je pose l’album que je lisais : Schtroumpf vert et vert Schtroumpf. Ayant repris mes esprits je regarde autour de moi. Bien sûr je suis seule. Cependant, le cœur battant, je me dirige vers l’endroit ou m’a mené la schtroumpfette dans mon rêve, et en effet il est là ! Le soleil éclaire mon père adossé contre le lambris, son visage est noyé dans l’ombre. Emue aux larmes, incrédule, je tente de retrouver ma raison. J’y parviens après avoir prononcé doucement un « papa » timide et attendri qui n’a pas du dépasser le niveau sonore d’un silence. Je lui tends une main tremblante et tente de m’approcher de lui en contournant un carton. Décalé vers la droite je comprends ma méprise. Il ne s’agit que de ses vêtements de travail disposés sur un cintre : son uniforme de toujours. Un pantalon de toile et une éternelle blouse, tous deux bleus. Je tâte la texture du tissu et porte le col de la blouse à mes narines. Il est usé par la barbe. Il ne reste rien de son odeur. Rien.
Faut-il accepter de pleurer ?

Christian Chaillet.

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La Décharge de Tana

Chaillet Christian Chaillet 10 janvier 2013 Lecture 11 minutes

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Le soleil tapait fort sur ma nuque et mes épaules couvertes d’une chemise en toile de tente ayant appartenu à un militaire mort de soif un matin de cuite. J’avais passé la nuit avec lui et il avait été gentil dans le fond. Si je puis me permettre de le dire comme ça. Aujourd’hui les grands et les petits oiseaux n’hésitaient plus à m’attaquer lorsque je pénétrais sur ce qu’ils considéraient sûrement comme leur territoire. C’est nouveau. Me trouvent-ils si faible que je ne leur fais plus peur ?
L’odeur ? Quelle odeur ? Je ne sentais plus rien depuis longtemps. La décharge miroitait sous le soleil de Tana sans qu’il soit possible de dire que ce n’était pas beau. C’était chez moi. C’était chez nous. Je partageais l’univers avec des frères et des sœurs de la même misère, on dit des amitiés de fortune en voulant dire qu’il s’agit de s’unir pour survivre.
J’avais trouvé une charogne dont je léchais la moelle lorsque l’homme a essayé de me tuer pour me voler ce trésor. Heureusement il était si faible que je lui ai échappé facilement en courant au travers des montagnes d’ordure. Je me suis enfilé dans un tunnel que j’avais creusé avec d’autres enfants qui sont morts depuis. La décharge a cela de bien, c’est que l’avenir n’existe pas, que le passé n’a de valeur qu’en fonction du plaisir du présent (de la nourriture trouvée par exemple). Lorsque au bout d’un temps assez éloigné de ce qu’il m’était possible d’imaginer j’ai voulu me lever, ce me fut impossible. Je pissais le sang par tous les orifices, je me sentais si faible qu’une plume sur ma main m’aurait été un poids insupportable. J’ai décidé de mourir, mais alors que tout espoir semblait perdu pour n’importe quel mortel et surtout pour moi, il est venu. Il m’a pris dans ces bras en me disant qu’il s’appelait Père Pédro et qu’il allait m’emmener à l’hôpital, Que j’avais la fièvre typhoïde, que j’allais m’en sortir « sûrement » a-t-il dit en posant ses lèvres sur mon front.

Je n’avais pas toujours vécu là. Posé à l’ombre d’une cocoteraie, notre village de cases sur pilotis affrontait le canal du Mozambique. Mes parents pêchaient. Ils étaient ma seule famille proche à cause d’une épidémie qui avait emporté beaucoup des nôtres. Nous étions heureux quand même. Moi, les jours ou il n’y avait pas école je ramenais du poisson que j’harponnais dans la barrière de corail. Je plongeais dans l’eau douce du matin, je nageais silencieusement, les yeux ouverts sur un monde de couleurs et de merveilles aujourd’hui oublié par tous sauf les pêcheurs. Parfois l’ombre grise des requins passait comme un nuage sur la dune. Je ne bougeais plus, j’attendais en frissonnant, immobile entre deux eaux, sans faire de bulle, que le seigneur des lieux me rende la permission d’être là, chez lui. Lorsque j’avais attrapé deux ou trois girelles ou des petits mérous, j’allais dans les dunes chercher une liane pour les attacher par les ouies, et pour faire rire ma petite sœur les nouais autour de ma taille et dansais en tordant des fesses. Ma frangine riait aux larmes et me disait que j’avais l’air d’un grand avec mon harpon et mes poissons autour des hanches. Parfois nous faisions frire des rougets sur une claie de bambou puis nous mangions des bananes. Après une sieste à l’ombre des cocotiers nous retournions pêcher en attendant le soir. Lorsque le soleil peignait la houle des couleurs de la nuit nous ramenions les poulpes pour les faire sécher ou pour qu’ils servent d’appât à la pêche. Le village régnait sans bruit dans les confins de l’horizon, le monde était un havre de paix. La rivière, si douce, lavait le sel qui nous faisait craquer la peau. Nous nous endormions souvent dans le hamac, l’un contre l’autre, le regard fixé sur la direction que suit le bateau Argo, la constellation que je préférais.

Un jour les grands bateaux sont arrivés avec des filets de plusieurs kilomètres de long. Des bateaux russes ou chinois. Les poissons sont partis et le "cousin d’Amérique", comme l’appelait ma mère qui est assise à droite du Père, est venu raconter la vraie vie à notre père qui est aux cieux. La vraie vie : les voitures, le téléphone, la maison avec de l’eau qui coule dedans le tuyau en fer, les vitres aux fenêtres pour nous séparer du monde des pauvres, une varangue pour manger au vu et au su de tout le monde, des poissons surgelés et des yaourts bulgares. Sans parler des affaires en or, par coffres entiers, d’argent, par taxi brousse complets, d’actions en bourse par pousse-pousse pleins ! Une histoire de contrebande. Mon père qui est aux cieux en a eu la vue sidérale, des tremblements dans la voix, les yeux gavés : à Tana le ciel était en or, l’air était en or, les rues en étaient pavées, les champs dorés. Bref il était pris, épris et tel est pris qui croyait prendre l’or de son voisin.

Rat des champs rat des villes. Lequel est le plus cruel ? lequel sait de quoi il parle et quand il parle on l’écoute sinon il vous tue ? Mon père qui est aux cieux en compagnie de ma mère qui est à droite du Père n’a pas compris assez vite les règles du jeu. Le cousin d’Amérique, que le diable l’emporte, en rit encore. Je l’ai croisé plusieurs fois depuis ce jour. Il semble heureux, il a même des dents dorées. Je savais dans quoi il avait mordu à pleine dents pour les acheter ses ratiches : un matin d’hiver, après un cyclone météo, une tempête est tombée dans mon crâne d’œuf. J’ai trouvé mon papa et ma maman morts, leur gorge souriait de tout leur sang devant mon infortune et celle de ma sœur. Le cousin d’Amérique se tenait de dos, les regardant nager dans leur mort, bouche ouverte, comme des poissons sur le sable. Eux les pauvres, ne l’ont pas fait exprès, ils y ont cru pour nous. Je suis sûr. Ils savaient qu’ils risquaient gros, mais ils n’avaient, au fond que leur vie et la notre à perdre. Ils l’ont perdu et nous on s’est sauvé.

D’abord il y eut la rue et la police. Je ne savais pas ce qu’était la violence. Je ne savais pas ce qu’était le vol. Ni le viol. Ni la peur, ni le courage. Je ne connaissais de la faim que ses crampes d’un jour qui rendent délicieux le moindre grain de riz nature. Là j’ai su. Je savais conjuguer toutes les peurs avec celle de la mort et je savais comment faire pour sauver ma peau sur mes os et celle de ma petite sœur sur les siens. Elle est devenue mon trésor, mon tout, mon bonheur. J’ai tout fait pour elle et pire encore. Il m’ont tout fait pour elle et pire encore. Mais nous avons survécu jusque là et dans mes cauchemars les plus terribles ce ne sont pas les coups et les viols qui me réveillaient en hurlant, c’étaient la vision en cinémascope des dents en or du cousin d’Amérique qui mordaient la chair de mes parents si souriants de leur gorge tranchée.

Et puis un jour on a trouvé la décharge de Tana. Nous y avons rencontré les familles les plus pauvres, celles que les pauvres ne regardent même pas, celle qui vont crever avant le soir, celles dont la vie ne tient qu’à un déchet à manger, un morceau de fil de fer, une arête de poisson, un corbeau noir et blanc à la chair aussi dure qu’un morceau de vieux chien sacré. Là, dans la décharge de Tana je croyais qu’il n’y avait plus rien de sacré et j’avais raison. Ma puce de sœur et moi piquions du bec dans la crasse comme un damné dans les enfers, et nous nous étions fait une spécialité des livres et des revues que nous revendions quelques francs CFA à des passants compatissants. Le verre, le fer, les bibelots infâmes d’une vie passée étaient de trop précieux trésors pour que les rats de ce navire nous les laissent en pâture. Le papier n’était pas d’un bon rendement et il fallait savoir lire pour en comprendre la valeur spirituelle. Lorsque j’ouvrais un livre me revenait en mémoire l’école de mon village et des larmes me montaient aux yeux et coulaient sur mes lèvres qui prononçaient les verbes du passé : jouer, écrire, écouter, apprendre, nager, pêcher et le plus beau de tous, aimer.
Nous vivions dans les tunnels que nous creusions au milieu de toute cette fange, nous y étions comme dans un terrier, au calme, en sécurité avec nos cauchemars, relativement au sec. Et la fraîcheur des hauts plateaux, les nuits d’hiver, n’arrivait que filtrée par les monceaux de saleté. Il fallait faire attention au vieux bulldozer, mais le bruit qu’il faisait en travaillant laissait à des enfants relativement vifs tout loisir de déguerpir avant qu’il ne vous enferme à jamais dans la montagne d’ordure. Il fallait aussi faire attention aux chiens : ils sont sacrés à Madagascar, "fahady", jamais chassés ils sont nombreux et en troupe deviennent entreprenant. Mais il y a pire que les chiens et les rats et le bulldozer : ce sont les hommes !

Un jour de grand vent le cousin d’Amérique a trouvé ma petite sœur. Comment a-t-il pu reconnaître des traits qui lui étaient si peu familiers dans ce sauvageon plus pouilleux qu’un camion poubelle ? Mystère. Mais il l’a fait. Il devait nous chercher depuis un certain temps déjà. Nous étions les seul rescapés de son crime. Les seuls à savoir. Ma sœur farfouillait dans l’extrême bas de la décharge et moi je tentais de rejoindre l’entrée pour y vendre un livre que j’avais trouvé. Je lui avais bien dit de me suivre, mais vous savez ce que c’est les filles ! Lorsque j’ai vu le cousin d’Amérique, mon cœur s’est mis à battre la chamade et des larmes de fureur me sont montées aux coin des yeux. Ce n’était pas la peine de hurler, elle était trop loin pour m’entendre, et le bulldozer faisait un vacarme du diable pas loin d’elle. Il n’y avait pas trente six solutions. Il fallait que je coure et que je tente de la sauver. J’ai prié les esprits et le fils de Dieu de me donner des ailes, et les mouettes et les corbeaux noirs et blancs là haut n’en sont jamais revenus de me voir planer au-dessus des ordures. Mes pieds ne touchaient pas les immondices, mes chutes me propulsaient plus loin encore vers eux, mais je sentais bien qu’il serait trop tard. Je voyais courir ma puce adorée devant la masse meurtrière de l’homme, et moi je hurlais de désespoir.
Enfin parvenu à notre trou je me suis saisi de mon harpon, celui avec lequel je pêchais des poulpes sur la barrière de corail, je me suis remis à courir et quand je suis parvenu à l’endroit ou je les avais vu pour la dernière fois, le cousin d’Amérique se tenait à plat ventre, le haut du corps à moitié caché dans une cavité creusée dans les ordures par des enfants plus taupes que nous. Je suis resté un instant sans savoir que faire. Je pensais me retrouver en face d’un homme grimaçant de haine, les yeux dans les yeux, et je n’avais devant moi qu’une larve rampante, un dos, une paire de fesses, deux jambes se tortillant dans les ordures comme un monstrueux ver de terre. Les oiseaux hurlaient en vague morbide, échevelés dans le ciel gris. Des détritus parcouraient les airs au milieu des hordes de corbeaux. La chaleur était insupportable ici à cause d’un incendie tout près. L’air devenait irrespirable. Le vent rabattit les flammes vers nous et j’eus les yeux remplis de fumée âcre. J’essuyais mes larmes. L’homme rampait. J’entendis un cri. Ce fut le signal que j’attendais. Tremblant je levais mon arme, décidé contre toute attente à tuer un homme. La sueur avait dessiné une tête de mort sur son T-shirt blanc crasseux. J’ai hurlé comme une bête, alors que jamais au grand jamais, je n’avais poussé un cri avec ce harpon dans les mains car le royaume des poissons est un monument de silence et de paix, et j’ai planté la lame de fer au milieu des orbites vides, entre les omoplates. J’ai senti craquer les os de sa colonne. J’ai entendu ses cris se mêler à ceux des oiseaux sauvages dans le ciel. L’homme s’est débattu, mais j’ai tenu bon jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un tas mou. Et moi j’étais terrifié par mon geste, à tel point que je me suis mis à trembler de tous mes membres et mon esprit s’est enfui un instant dans les limbes.
Heureusement ou pas, les corbeaux m’ont réveillé avec une attaque en traître, une serre m’a déchiré la joue. Je suis revenu dans le monde barbare des hommes et des oiseaux des îles, vite j’ai tiré le cadavre par les pieds et au bout du corps, entre ses mains serrées il y avait le cou de ma petite sœur ! Elle était morte. Je n’ai rien dit, rien. Je l’ai allongée le mieux que j’ai pu sur les déchets du monde et, pour qu’elle ne se doute de rien : ni de sa mort, ni de ma peine infinie, j’ai posé sa tête sur mes genoux et je lui ai parlé longuement de notre village, de la mer, des poissons, du ciel immense, des vents venus d’ailleurs aventureux, tout en réfléchissant à ce que j’allais faire d’elle. Il était hors de question de la laisser sans sépulture, elle si petite, si frêle, si mignonne. Comment imaginer cela. J’ai fouillé ses poches avant de la prendre dans mes bras pour l’emmener à un prêtre car elle était faite pour le ciel, même si le Dieu de mes pères l’avait oublié. Je voulais garder un souvenir de son passage sur terre mais elle ne possédait rien. Rien que l’éclat perdu de son regard, rien qu’un sourire oublié dans les poubelles. Si, depuis notre village elle avait amené un petit sac de toile qui avait appartenu à une poupée ; un sac autrefois rose qui lui servait de fourre tout et peut-être d’échappatoire à sa vie ; à l’intérieur il y avait un livre : les restes d’un livre plutôt. La première page disait : "pourquoi y a t-il des riches et des pauvres ? ".
Et le monsieur qui avait écrit l’article, un prix Nobel d’économie, répondait en bref : principalement par hasard. Le hasard de la naissance, le hasard des origines. C’était donc cela ? Rien que cela. La mort de mes parents appauvris par les chalutiers Russes et Chinois, la mort de ma petite sœur étranglée par un meurtrier aux dents dorées dans la misère la plus absolue, ma vie à moi, là sur la décharge de Tana : le hasard est à l’origine de tout ???...
J’ai jeté le livre dans les flammes toutes proches, pris ma sœur contre ma poitrine et, je l’ai conduit dans une église ou des sœurs l’ont emmenée sans rien me demander, ni rien me donner. Ensuite je suis revenu mourir sur la décharge; Et c’est là qu’un homme venu d’un pays riche m’a pris dans ses bras à son tour, m’a serré sur son cœur et m’a sauvé la vie.

Christian Chaillet.

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Saule et le soldat Moscovite

Chaillet Christian Chaillet 21 octobre 2012 Lecture 9 minutes

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Cette nuit là, Saule va s’échapper du camp de travail. Personne ne pourra rien y faire. La sortie d’un groupe de femmes réquisitionnées pour les travaux de cuisine fait diversion. Elle s’avance vers la clôture de barbelés pour mourir. Dire qu’elle n’en peut plus ne signifie rien. Dans toutes les fibres de son corps la fatigue anéantit l’espoir.

  • -Halte ou je fais feu ! crie le soldat statufié sur son mirador par le froid sibérien.
  • -Tirez ! je ne veux plus vivre.
En dépit de toutes les procédures, à quatre reprises il répétera la même phrase.

Saule finit ici un long voyage commencé à la prison centrale de Riga, capitale de la Lettonie, son pays. Son nom signifie Soleil. Elle participait à des réunions d’intellectuels, d’écrivains, d’amies, lorsqu’elle fut arrêtée. Avant l’été 1951 elle avait lu dans le quotidien « Cina », l’article du premier secrétaire du parti communiste letton : « Il faut lutter contre les bourgeois nationalistes et notre premier devoir c’est le grand nettoyage. » Pourtant elle avait continué, comme si de rien n’était, (innocemment ?) à réciter des poésies françaises. Elle fut condamnée à 25 ans d’emprisonnement en camp de travail plus cinq ans de privation de droit. 20 000 personnes, et Saule, furent déportées en Sibérie. Elle arriva le 13 décembre 1951 à Inta dans la république autonome de Koumis à l’extrême nord de l’Union Soviétique.

Saule ne se souvenait de son pays qu’en de très rares instants, lorsqu’un étrange et doux sommeil la conduisait au bord de la mort. Et c’est peut-être bien pour cela qu’elle avait décidé d’en finir. Son pays ! Elle fait tourner ce mot sous sa langue en en cherchant le parfum nostalgique. Pourtant elle pense n’avoir rien oublié de ce qu’elle lui doit. Saule tente aussi de graver dans son âme le visage de ses frères. Les deux lettres qu’elle avait le droit de leur envoyer chaque année (une chacun) restaient toujours sans réponse. Elle se remémore avec précision chacun de ces jours dans le camp : des wagons déchargés dans les tourmentes de neige, des routes à tracer dans un sol congelé jusqu’au cœur de la terre, des fouilles au corps incessantes, des insultes et des grossièretés des criminelles de droit commun. Elle emportera dans la mort les plaines neigeuses, les escortes et leurs chiens, ces centaines de femmes numérotées... les mortes dont la mémoire avait creusé à chaque départ un trou béant dans son âme.

  • -Halte ou je fais feu, hurle la même voix, une voix jeune, presque adolescente mais cette fois-ci moins assurée que précédemment.
Saule avance toujours vers ce qu’elle pense être la seule issue.

Elle avait eu un fils. Un petit garçon enjoué dont elle... Dix huit ans, il a dix huit ans. Il ne faut pas penser à ça. Son père l’avait emmené avec lui à Moscou. Où est-il ? Non Saule ! se dit-elle, il est la parcelle de vie qui te reste, il est celui pour qui tu as supporté tout cela : les mauvais traitements, la saleté, la maladie, l’oubli et la trahison. Saule pense à son fils perdu et marche encore vers la clôture éclairée par un projecteur ridicule, lumière dérisoire au milieu du néant, en garde d’âmes anéanties.

Il doit tirer. Mais il n’a jamais tué personne. Il fait son service militaire en Sibérie parce que son père a été promu officier supérieur. L’enfant se demande encore s’il s’agit d’un cadeau, d’une sanction, d’une manière de leur dire : « Méfie-toi, tiens toi à carreau, c’est loin la Sibérie ! » Il accomplit une tâche primordiale : il préserve son pays des autres. De tous les autres. Ceux dont l’esprit trahit le pouvoir : donc tout le monde. Le travail sera leur salut, l’exil la chance de notre patrie commune. Le militaire est la main d’un cerveau omniscient. Le militaire agit. Justement la procédure dit : « Le moindre écart sera considéré comme une fuite, et le garde tirera. » Des mots vides de sens jusqu’à présent. Par deux fois déjà il l’a prévenue qu’il allait faire feu et elle lui a répondu « Tirez jeune homme, je veux mourir. » Si au moins elle n’avait pas parlé !
Son pas de souris grise grignote ses certitudes. Le soldat regarde autour de lui : il est seul dans un paysage rongé par la nuit et le froid. Un paysage borné par le halo débile d’une grosse ampoule autour de laquelle rien ne tourne. Il hésite à poser de nouveau son regard sur la femme dans la lumière. Heureusement ses larmes glacées transforment sa silhouette en une masse indistincte, une chose informe, une sorte de bête dangereuse tapie sur le sol, prête à bondir !

  • -Tirez. Ne craignez rien, dit-elle d’une voix lasse, je vous en supplie !
Sa voix n’est pas celle d’un monstre, elle est douce comme celle d’une mère qui rabroue son fils aimé. Je vous en supplie ? Sa mère... Il chasse ses pensées, elles ne construiront rien qui vaille !
Le camp noir et blanc, monstrueux paquebot de misère se met à chanter. Ah oui ! Un récital est organisé par les prisonnières. Leur voix, adoucies par la distance, parviennent jusqu’à eux deux, les rendant acteurs du même événement, les unissant malheureusement dans ce monde de la nuit, en faisant des êtres à part. Les autres « s’amusent » au chaud, oubliant (est-ce possible ?) une heure durant leurs souffrances. Tirer ? Pourquoi ? Elle n’est pas dangereuse, elle lui semble si frêle, si fragile : ennemie ? Lui parler. C’est ça ! La convaincre. Il forme des phrases dans sa tête qu’il rejette aussitôt. Mais qui est-elle ? Quels mots, quelle langue parle-t-on dans ces cas là ? Il est si jeune, elle est si loin, si loin. Il se secoue. Il déraille. Si on l’entend ? Que se passera-t-il ? Pourquoi pleure-t-il ?
Saule sait qu’elle n’oubliera rien de tout cela dans la mort. Mais... Elle écoute attentivement ses amies chanter et des larmes lui noient le visage. Le gel les fige aussitôt. L’enfant sur le mirador réfléchit intensément, elle le sent. Il baisse son fusil, il n’osera pas le faire. Elle va rester là avec son désespoir, il va appeler la garde, elle sera châtiée, il sera puni, il mourra peut-être. Elle avance encore de quelques mètres. Bientôt elle sera contre les barbelés. Que fera-t-elle alors ? Il épaule à nouveau :
  • -N’avancez pas ou je tire !
Il a crié, un cri de rage. Elle n’a pas de chance. Il n’est pas aguerri, intelligent peut-être, raisonneur ? sûrement. Il croit que tuer Saule c’est se détruire lui-même alors que c’est le contraire. Lui donner la mort ce sera comme lui donner la vie. Elle prie le seigneur de toute ses forces. Elle lui dit :
  • -Ayez pitié de nous mon Dieu. Il pourrait être mon enfant. Faites qu’il le soit Seigneur, alors il tirera !
Sa prière monte au ciel au milieu des notes de musique aiguisées par le gel.

L’homme sait bien que s’il ne tire pas sa vie sera un enfer. Mais s’il tire ? Qu’elle sera-t-elle ? Pourquoi cette femme veut-elle mourir ? Ce temps qui passe la rend de plus en plus humaine. Pourquoi l’humanité de l’autre possède-t-elle parfois en germe l’enfer de soi ? Il tente en vain de regarder un carré d’étoiles au-dessus de lui, espérant du ciel une réponse à ses questions. Elle sont absentes. L’arme pèse à son bras. Il vise soigneusement la poitrine de la femme, entre les seins. Son doigt se pose sur la détente. Le bout de son canon tremble tant qu’il est obligé de renoncer. Il essuie ses yeux embués, respire à fond, regarde Saule. Que faire ? Une chanson triste reprise en chœur peuple l’espace d’une multitude insensée. Il écoute le chant dont le sens lui échappe : il parle d’une femme abandonnée pleurant sur son fils mort. Saule s’est arrêtée de marcher et écoute aussi. Tous les deux se regardent. Ils ne se voient pas vraiment mais sont l’un pour l’autre tout ce qu’il y a au monde. Alors le vent se lève, emportant des fragments de la chanson vers le lointain, balayant les doutes. Il ne peut pas tirer pendant le chant, ce serait comme un sacrilège. Il veut le partager avec elle. Saule ne sachant rien de sa décision avance et prend à deux mains les fils de fer qu’elle tente d’arracher. Le sang coule de ses mains sur ses avant bras nus. Lui, dit pour la quatrième fois, celle de trop, celle qui fait de lui un traître, il dit entre ses dents, sans qu’elle l’entende :

  • - Halte ou je fais feu.
  • Le dernier couplet se termine : le chœur des femmes tient la note un instant puis le silence écrase la nuit. Il épaule encore une fois, vise en tremblant entre les seins de la femme et appuie sur la détente.
  • - Pardonne moi.
Le coup part, Saule n’entend pas la détonation. Elle titube sous le choc et s’écroule d’un bloc sur le sol gelé, sans un cri, avec un bruit mat. L’explosion roule dans le camp, déchire la nuit, les nuages, fait s’envoler des oiseaux morts avant cela. L’alerte retentit, la sirène a pris le relais des chants, des hommes accourent. Un officier donne des ordres. Rapidement les secours s’organisent. Pas de martyre, surtout pas ! La femme est emportée sur une civière. Le guetteur ne raconte pas la vérité au chef de camp. Il ne dit pas vraiment pourquoi il a tiré ! Ni au bout de combien de temps.

Le chirurgien du camp est excellent. Il extrait la balle, sauve Saule. Elle se réveille le lendemain et reconnaît son enfer. Une infirmière se tient auprès d’elle toute la journée pour lui venir en aide. Elle est grosse, douce, professionnelle. Saule se tient à l’intérieur d’elle, repensant au jeune soldat avec gratitude. Il a tiré. Elle n’ose pas demander son nom à la fille. Elle a peur de la réponse.

  • -Vous n’auriez pas dû faire cela, dit la fille. C’était stupide. Il a tiré pour vous tuer. Vous ne...
Elle a baissé le ton à la fin de la phrase, comme si elle avait eu peur d’être entendue. Elle se tait brusquement, se souvenant peut-être qu’elle s’adresse à une criminelle. Saule lui sourit puis pleure, alors l’infirmière ne comprend plus, ou bien fait semblant de ne pas comprendre. Saule tente de lui parler, mais aucun son ne sort de sa bouche encombrée d’un tube. Elle décide de reprendre un peu de force et s’endort. Un peu plus tard, la nuit est revenue, elle ouvre les yeux, tente avec succès de remuer les bras. La fille n’est plus là. Une lumière et des voix l’atteignent au cœur par la porte entr’ouverte. Pourtant il est temps. Lentement elle arrache ses tubes, ses perfusions, ses pansements, les sutures faites d’un fil noir. Elle ne ressent pas de douleur, rien qu’une immense résignation contre ce monde inouï. Les plaies à vif elle repose sa tête sur l’oreiller. Son sang s’écoule rapidement, inondant les draps, le sol, le couloir. Saule s’endort enfin. Libre. Le soldat qui l’a délivré, son fils peut-être, entre dans la chambre...

Christian Chaillet.

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